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L'Apollon de Gaza

L'Apollon de Gaza

[…] Il s’emploie à poser sur la table de nos crédulités et incrédulités les pièces d’une énigme, et le film n’aura de cesse de dévoiler progressivement son impuissance à dégager une quelconque vérité de cette histoire spectaculaire.

[…] Apollon et Wadimoff ne font qu’un, certes l’un est dieu de l’Olympe et l’autre démiurge du cinéma, mais ensemble ils rappellent la dérisoire vanité du commerce des hommes : leur besoin de voir, toucher, posséder, collectionner, vendre et acheter.

SABRINA SCHWOB:

Avec L'Apollon de Gaza, le cinéaste genevois Nicolas Wadimoff propose un documentaire des plus étonnants. En octobre 2003, au bord d'une plage de Gaza, un pêcheur tombe sur une statue d'Apollon haute d'un mètre quatre-vingts. Cette apparition, déjà mystérieuse en elle-même, va donner lieu à toutes sortes d'interrogations. D'où vient-elle? Est-elle restée enfouie dans la mer depuis des millénaires? A-t-elle été déposée là par des bédouins venus d'Egypte?

Sans apporter de réponse définitive, le film prend soin au contraire de multiplier les points de vues, en les présentant de manière à surprendre le spectateur, un discours venant en contredire un autre. Les différents témoignages – un imam, des historiens, des conservateurs d'art, des habitants – soutiennent des intérêts contradictoires, culturels et historiques pour les uns, pécuniaires pour les autres. Sauf que la situation géopolitique de la bande de Gaza, le manque d'argent à investir dans la restauration de la statue, l'embargo français vont, temporairement du moins, mettre fin à toutes ces projections. Apollon disparaît soudainement, sans laisser de traces. S'agit-il d'un complot du gouvernement? Des militaires? D'une famille ? On ne saura jamais.

A travers L'Apollon de Gaza, c'est aussi le présent de Gaza qui s'offre au spectateur, grâce aux images saisies sur le vif, de la ville, de son délassement, de ses habitants… D'autres plans, plus travaillés, dévoile la beauté du lieu, de la mer, de ses voiliers ou des monuments historiques. La statue ne sera jamais filmée directement, mais seulement par la médiation de photographies numériques, de discours à son propos ou par une voix fantasmée du Dieu de la beauté. Créant un discours mythologique, où le vrai se distingue difficilement du faux, Nicolas Wadimoff semble dès lors saisir cet événement comme l'occasion d’inventer une nouvelle histoire, de même qu'un nouveau passé à la ville de Gaza, détruite par la guerre. (Locarno Critics Academy 2018)

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JEAN PERRET:

Cet Apollon est tout à la fois un faux manifeste et un authentique avéré, une statue de bronze sortie des eaux au large de la bande de Gaza en 2013 et disparue peu après dans les terres de cette même région. L’intelligence malicieuse de Nicolas Wadimoff, qui fréquente ce territoire depuis des années — on lui doit le remarquable Aisheen, toujours vivant à Gaza en 2010 — consiste à penser son récit en termes de juxtapositions. Le montage de L’Apollon de Gaza n’est pas celui d’une démarche journalistique qui aurait à cœur d’élucider le mystère de la présence-absence de ce dieu grec des arts, de la beauté (masculine), de la divination… Il s’emploie à poser sur la table de nos crédulités et incrédulités les pièces d’une énigme, et le film n’aura de cesse de dévoiler progressivement son impuissance à dégager une quelconque vérité de cette histoire spectaculaire. Il additionne les témoignages sans que ceux-ci ne s’excluent. Tous possèdent paradoxalement leur sincérité mâtinée de mensonges, leur légitimité inspirée de tactiques diplomatiques.

Apollon est donc ressuscité de la mer par un pêcheur toujours en attente d’une reconnaissance qui assurerait sa richesse, lui qui avait tout d’abord cru identifier le bras dressé au fond de l’eau d’un homme mort ! Des photographies en ont été prises, des spécialistes de tous crins, archéologues comme marchands d’art et autres trafiquants, hommes du Hamas ou non, ont eu accès au corps de toutes les convoitises. Puis Apollon disparut sans laisser de traces. Fin suspendue de l’histoire qui précisément motive le désir du cinéaste et de sa collaboratrice Béatrice Guelpa d’aller récolter les paroles d’une quinzaine de personnes, toutes autorisées à exprimer un avis, une conviction, une certitude, rarement un doute. Jusqu’à cette femme émue face à la statue : Apollon la regardait dans les yeux, dit-elle, en faisant montre de la beauté de ses muscles au point qu’elle en éprouva une décharge de bonheur !

Le leitmotiv visuel du film est le travelling qui trace les voies des rencontres à Gaza et à Jérusalem. On approche avec fluidité de possibles explications à l’évanouissement de la sculpture dont on s’accorde à dire l’inestimable valeur. N’a-t-elle pas été mise aux enchères au Canada ? Des scènes sont drôles, quand au ministère du Tourisme et des Antiquités un chargé de mission des musées de Genève et de l’UNESCO se fait éconduire sans appel ; d’autres moments brillent par l’érudition des chercheurs de l’École biblique française et des archéologues, alors que d’autres instants encore, remarquablement inscrits dans le déroulement du film, relèvent de logorrhées sympathiques et un brin besogneuses.

Cet Apollon est inaccessible et toutes les personnes rencontrées s’en sont fait une raison, comme le film, qui thématise jusqu’à son terme sa propre impuissance à voir le dieu. Qui plus est, celui-ci parle ! La voix d’Apollon fait partie de l’âme du récit, qui à quelques reprises propose une méditation en décalage avec les agissements des hommes. Elle raisonne en termes d’obscurité et de lumière, de temps de l’histoire et de la mémoire, « de la fin fatale de tout » ; elle taille dans la chair du film un état de conscience qui est à n’en pas douter celui du cinéaste. Apollon et Wadimoff ne font qu’un, certes l’un est dieu de l’Olympe et l’autre démiurge du cinéma, mais ensemble ils rappellent la dérisoire vanité du commerce des hommes : leur besoin de voir, toucher, posséder, collectionner, vendre et acheter. Alors que l’objet de leur désir se dérobe sans cesse, tout en nourrissant vérités et mensonges intriqués aux motifs d’intérêts discordants. Les voix sont en action et les visages sont dubitatifs, amusés, lassés, soucieux ou sentencieux. Une quête sans capture, telle que nombre de cinéastes en font l’expérience épuisante et nécessaire.

Cet Apollon, prisonnier de son destin et « propriété absolue du peuple palestinien » (plutôt que d’un musée israélien), est inscrit dans l’histoire contemporaine de Gaza, en son martyre, ses guerres avec Israël et ses dissensions intestines, dans ce pays dont il est dit que la vérité n’y a pas de place. Les soubresauts de son existence sont tendus par l’attente d’un « nouveau monde ». Apollon parle d’une « histoire qui ne connaît pas sa propre fin », lui qui reviendra de l’oubli du temps un jour sans doute, en version authentique ou non — le saura-t-on ?

Au début de L’Apollon de Gaza, l’image floue et tremblée du visage d’Apollon est projetée du fond de la nuit sur un mur. « Dis-moi ce que tu vois », telle est l’injonction d’Apollon et de Nicolas Wadimoff à l’endroit du film même et de ses spectateurs. Et la fin du récit se clôt sur une scène de nuit : un petit bateau pêche au lamparo. L’eau est éblouie de lumière, pourtant elle reste inexpugnable. Au-delà de sa surface laiteuse, on n’y voit goutte. Le film met en scène le point aveugle de son entreprise… Il avance dans le noir en quête d’une lumière dont on ne sait ni quelles fausses vérités ni quels vrais mensonges elle recèle.

 

First published: August 13, 2018

L'Apollon de Gaza | Film | Nicolas Wadimoff | CH-CAN 2018 | 78’ | Locarno Festival 2018 - Semaine de la critique, Solothurner Filmtage 2019

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