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Ex Libris | Frederick Wiseman

[…] Nous comprenons ainsi le sens d’une institution ancienne comme la New York Public Library, qui est d’échapper au destin sclérotique des monuments, de rester vivante grâce à une pleine acceptation de sa vocation sociale ou bien, justement, “publique”.

[…] Si la numérisation peut apparaître, en surface, comme un liquidateur de l’institution bibliothèque, en réalité nous découvrons que l’accès aux services et aux contenus du monde numérique est bel et bien une tâche fondamentale d’une institution qui met au centre l’information, la formation, et plus généralement le souci d’une société non encore complètement privatisée.

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Q&A avec Frederick Wiseman (AUDIO) par Edouard Waintrop - Les cinémas du Grütli, Genève, 8/11/2017
(en collaboration avec Les cinémas du Grütli Genève)

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“Ex libris”, traduit du latin, signifie littéralement “depuis les livres”, “à partir des livres”, “des livres” : dans son portrait de la New York Public Library, Frederick Wiseman ne se contente pas de nous décrire les collections de livres qui y sont conservées, mais se concentre plutôt sur la fonction éducative qu’on peut tirer “des livres”, sur la mission formative — et non seulement informative — qu’une bibliothèque doit prendre en charge, en se confrontant avec la population de la ville et ses besoins spécifiques. Nous comprenons ainsi le sens d’une institution ancienne comme la New York Public Library, qui est d’échapper au destin sclérotique des monuments, de rester vivante grâce à une pleine acceptation de sa vocation sociale ou bien, justement, “publique”.

Oui, on peut dire que la socialité voire la solidarité sont les valeurs qui éclaircissent le sens de l’idée “publique” selon Wiseman, une idée qui émerge souvent dans les discussions concernant la complexe gestion d’une institution si importante au cœur de la métropole américaine. La New York Public Library, pour cette raison, se prête particulièrement bien à un discours explicitement politique sur la signification et la fonction de la vie publique dans notre société. Cette bibliothèque se voue aux programmes éducationnels les plus divers, mais aussi abrite et soigne les catégories les plus défavorisées de la société américaine — sans abris, sourds, aveugles, analphabètes, pauvres, enfants, vieux : il se dessine ici un paysage qui semble certes éloigné de celui des rayonnages, mais qui rend ainsi compte le plus exactement possible de l’ambition essentielle de tout livre publié et accueilli dans une bibliothèque. Ou du moins est-ce là la vision de la bibliothèque new-yorkaise que Wiseman propose et défend : elle devient un symbole, un porte-parole d’un discours éminemment politique — exactement comme l’a souvent été l’“ex libris” (abréviation de “ex libris meis”), qui en effet n’est rien d’autre que le sceau personnel apposé par le propriétaire d’un livre sur sa première page, en signalant ainsi sa vision de la culture.

Un thème en particulier croise le thème politique plus général que je viens de souligner : la question de la numérisation des livres — et de la société en général. Si la numérisation peut apparaître, en surface, comme un liquidateur de l’institution bibliothèque, en réalité nous découvrons que l’accès aux services et aux contenus du monde numérique est bel et bien une tâche fondamentale d’une institution qui met au centre l’information, la formation, et plus généralement le souci d’une société non encore complètement privatisée. Il est intéressant — surtout pour le spectateur européen — de découvrir le complexe système de financement de cette institution, où le privé est mis en intelligente concurrence avec le public. Le combat “socialiste” que Wiseman semble vouloir mener à travers sa dernière étude de la dimension publique aux États-Unis s’allie ici, à travers l’exemple de la New York Public Library, à un modèle hybride où l’initiative privée continue à jouer un rôle décisif pour la soutenabilité des projets sociaux.

Ex Libris: The New York Public Library est un film qui poursuit ses objectifs de façon descriptive et systématique, en accumulant une quantité impressionnante d’exemples qui illustrent les activités de la bibliothèque new-yorkaise avec ses multiples détachements éparpillés dans la métropole. Le film se présente comme une sorte d’archive, de fonds documentaire, de grand livre — pourrait-on également dire — dans lequel les passages d’un chapitre à l’autre sont un peu abrupts, suivant un montage peu soigné. D’un point de vue strictement filmique, l’œuvre de Wiseman est pauvre, rabattue à la description et au témoignage direct, sans présenter d’idées cinématographiques originales, peut-être parce qu’elle est entièrement construite autour des mots et des explications. À travers cette centralité de la parole, un certain modèle vertical d’enseignement (et on a quelquefois la sensation d’être face à de véritables prêches) revient comme un fil rouge qui laisse émerger une attitude souvent paternaliste dans la gestion si généreuse de cette institution ; presque jamais les utilisateurs ou bénéficiaires de la bibliothèque ne développent un discours à eux, relégués comme ils le sont dans le rôle de l’apprenti.

Voilà, le dernier film de Frederick Wiseman est un hommage passionné à une institution publique et une défense politique de la fonction sociale des structures publiques ; il est un grand réservoir d’informations sur une partie importante de la ville américaine à laquelle il a dédié tant de travaux filmiques, un réservoir dont nous pouvons apprendre beaucoup et qui nous forme aux bonnes intentions d’un discours laïque et inclusif.

First published: November 28, 2017

Ex Libris: The New York Public Library | Film | Frederick Wiseman | USA 2017 | 197’ | Zurich Film Festival 2017, Les cinémas du Grütli Genève

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On the retrospective on Frederick Wiseman at Les cinémas du Grütli Genève et à la Cinémathèque suisse Lausanne

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