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Entre dos aguas | Isaki Lacuesta

Entre dos aguas | Isaki Lacuesta

[…] Dans l’histoire d’Isaki Lacuesta, le couple destin/volonté s’allie aux vagues d’actions et contemplations qui rythment de façon fort originale un film dont on ne pourrait définir le genre.

[…] Nous sentons que le film se fait par émergence, en suivant la force du lieu et des personnes qui l’habitent, qu’il n’est pas la réalisation d’une idée. En ce sens, Lacuesta n’y est pas en tant que « réalisateur », mais plutôt en tant que « directeur », un directeur maïeutique, qui dirige, fait émerger et donne une direction à une matière vivante.

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Après plus de dix ans, Isaki Lacuesta revient dans la province de Cadix, à San Fernando, près du port, pour filmer ce quartier pauvre et les deux frères héros de son film précédent La leyenda del tiempo (2006). Cheíto et Isra sont devenus adultes, la vie les a marqués par ses aventures et mésaventures, tout en leur laissant des rêves, plus ambitieux et éphémères pour Isra, plus simples et quelquefois résignés pour Cheíto. La polarité productive entre leurs deux caractères n’est pas la seule polarité d’Entre dos aguas. Nous voyons les deux frères revenir de deux lieux d’exil : la mer pour Cheíto et la prison pour Isra, l’un pour le travail, l’autre parce qu’il n’en a pas. San Fernando devient alors le pôle magnétique d’un ancrage puissant, malgré les forces centrifuges de la vie, où (re-)découvrir le réseau solidaire d’amitiés presque exclusivement masculines, dans une société fortement dominée par la répartition des rôles entre hommes et femmes. Ici la culture gitane est parfaitement mélangée à l’andalouse, comme le témoigne la juxtaposition des magnifiques morceaux de musique — tous rigoureusement intradiégétiques. Par la musique, alors, ce territoire exprime la force centripète qui est également celle de l’histoire et du passé dramatique des deux frères.

Mais la polarisation qui fait vibrer la dramaturgie d’Entre dos aguas est surtout entre destin et volonté — deux tendances encore une fois représentées par, respectivement, Cheíto et Isra. Un destin imposé par une société inégalitaire, qui donne peu de chances aux marginaux ; et une volonté quelquefois démesurée, orgueilleuse, puérile — décrivant ainsi une balance subtile entre victimisation et accusation. Mais aussi un destin familial, qui sait ouvrir une brèche d’espoir dans les âmes endurcies par la violence ; et une volonté qui alimente le besoin légitime de changement, d’émancipation. Dans l’histoire d’Isaki Lacuesta, le couple destin/volonté s’allie aux vagues d’actions et contemplations qui rythment de façon fort originale un film dont on ne pourrait définir le genre. Nous ne pouvons que sentir comment la justesse du tempo (des différents tempos) de ce film émerge de la matière géographique et humaine de la réalité elle-même. Nous sentons que le film se fait par émergence, en suivant la force du lieu et des personnes qui l’habitent, qu’il n’est pas la réalisation d’une idée. En ce sens, Lacuesta n’y est pas en tant que « réalisateur », mais plutôt en tant que « directeur », un directeur maïeutique, qui dirige, fait émerger et donne une direction à une matière vivante.

Fiction hyperréaliste ou réalité fictionnalisée ? La question pourrait surgir pour un film comme Entre dos aguas mais, au fond, c’est une question d’étiquettes à laquelle nous pouvons répondre tout simplement en un mot : cinéma. Du bon cinéma, avec toute la complexité qu’il lui faut. Par une caméra et un montage très attentifs à relever le défi de coordonner paysage et individualité, plans panoramiques et gros plans, Isaki Lacuesta réussit à donner du relief tant à la dimension collective, sociale, géographique, qu’à la dimension personnelle, psychologique, intérieure. C’est là aussi une question de polarité et de tension — entre dos aguas. Même si la figure d’Isra domine sans aucun doute le récit — et il faut ici souligner la performance très efficace de ce non-acteur, ou presque acteur, ou nouvel acteur (Israel Gómez Romero) —, Entre dos aguas prend le temps d’esquisser toute une série de figures secondaires qui représentent aussi la variété des options dans la lutte entre émancipation individuelle et règles sociales. Entre dos aguas, entre la bonne et la mauvaise voie, entre destin et volonté, entre Cheíto et Isra, entre hommes et femmes, entre San Fernando et Cadix, San Fernando et Disneyland Paris, San Fernando et le reste du monde, entre le passé du chagrin et le futur incertain, il y a non seulement le drame de la décision et de l’action, mais aussi toute la variété de nuances d’une humanité riche.

Text: Giuseppe Di Salvatore | Audio/Video: Ruth Baettig

First published: February 04, 2019

Entre dos aguas | Film | Isaki Lacuesta | ES-FR-CH 2018 | 136’ | Black Movie Genève 2019, Solothurner Filmtage 2019

Astor d’or Best Film and Best Actor (Israel Gómez Romero) at Mar del Plata International Film Festival 2018

Concha de oro Best Film at San Sebastian International Film Festival 2018

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