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Malmkrog

Malmkrog

[…] Le mystère est là, tangible, défiant constamment l’empire de la raison. Il pénètre le corps du film lui-même, à travers ses interstices.

[…] «Malmkrog» est un film d’intérieur qui résonne avec le monde. Il est l’écrin d’une pensée audacieuse, apte à saisir le moment de la modernité dans ses contradictions les plus intimes, à travers le dilemme entre aspirations positivistes et tentations spiritualistes.

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Dans Malmkrog, le cinéma s’organise autour d’une seule chose : la parole (son articulation, sa circulation, les conditions de sa production). L’exercice auquel se livre Cristi Puiu est de faire passer à l’écran un dialogue entre cinq aristocrates, adapté des Trois entretiens de Vladimir Soloviev, sur le bien et le mal, Dieu et la guerre, la culture européenne et la paix universelle. Singulière performance, dont la réussite tient entre autres à la trouvaille d’un rythme, assuré par un renouvellement régulier de la forme du film, et à l’alternance des points de vue : chacun des six chapitres de Malmkrog se focalise sur un des participants à la discussion (sans compter le majordome qui assure les bonnes conditions de son déroulement) avec une grammaire filmique propre, dont les paramètres varient (tel chapitre se signale par son usage du plan-séquence ou son découpage du champ, tel autre par sa caméra mobile ou la fixité des plans). Il semblerait donc que Cristi Puiu se soucie toujours autant de l’ « ambiguïté du réel » (notion bazinienne dont le critique Andrei Gorzo rappelait récemment – Les Cahiers du cinéma, 769, 2020 – qu’elle avait souvent été mobilisée par le cinéaste au début de sa carrière), pour autant que l’on entende le réel comme effet de sens, comme machination créée par le film lui-même.

Le texte de Soloviev est donné comme la seule certitude du film. Le phénomène de la parole n’est jamais mis en doute : elle se déploie, tantôt avec assurance, tantôt avec maladresse, pour être reprise aussitôt. La situation dans laquelle elle est produite se trouve en revanche enveloppée d’un halo de mystère : nous ne savons quasiment rien des relations qui unissent les protagonistes hors de l’échange ; la présence d’un colonel malade au sein de la maison où l’entretien se déroule nous est fréquemment rappelée sans qu’aucune information à son sujet ne soit livrée ; les raisons de la querelle entre deux domestiques ne seront jamais explicitées, tout comme l’origine de la musique qui perturbe un des moments de la discussion. Par ailleurs, il s’avère impossible de saisir la temporalité dans laquelle l’échange se déroule, ponctué de pauses aux étendues incertaines. Et puis, il y a ce moment d’éclat, inquiétant et surréel, où la violence surgit, lorsque le groupe d’aristocrates se voit criblés de balles par des assaillants inconnus. Le plan suivant montre la compagnie des causeurs s’avançant dans le jardin enneigé du manoir, filmée depuis le perron. Un chapitre s’achève. La discussion reprendra au suivant, comme si de rien n’était.

Par la construction de telles ambiguïtés, le film met en crise la foi en une raison dont l’exercice triompherait de toutes les contingences, susceptible de plier le cours de l’Histoire à ses lois, telle qu’elle s’articule dans le discours d’Edouard, avocat déclaré du progrès universel. La forme du film soutient plutôt le discours de son interlocutrice Olga, qui, persuadée que chaque être humain est sur terre pour accomplir la mission que lui a remis Dieu, affirme sa croyance avec ferveur sans se soucier de la justifier par quelque argumentaire à la logique bien rôdée. Le mystère est là, tangible, défiant constamment l’empire de la raison. Il pénètre le corps du film lui-même, à travers ses interstices. Il suffit d’un détail qui détourne notre attention de ce qui est en train d’être dit : les gestes des domestiques qui s’affairent autour de la table dans la pièce d’à côté, rendus perceptibles grâce à un saisissant travail sur la profondeur de champ ; l’insistance avec laquelle la caméra s’attache aux mets servis avec élégance dans les assiettes des causeurs, filmés en plan rapproché ; le temps pris pour montrer le travail de deux serviteurs en train de ranger une bibliothèque. En somme, il semble que la représentation du travail des subalternes soit le moteur d’une révolution dans le processus de création de sens : elle empêche le discours philosophique de suivre son fil linéaire, interfère avec l’information qu’ils bruitent de par l’opacité de leurs silencieuses présences.

De la même manière que l’exercice de la raison ne saurait prévenir l’avènement du mystère, le manoir dans lequel se déploie la discussion n’est que facticement clos. Il ne saurait ni préserver ses hôtes du cours tortueux de l’Histoire qui s’écrit au loin, dont les chants proférés à l’extérieur portent l’écho, ni les rendre aveugles aux merveilles de l’univers, qui commencent avec ce ciel nocturne à propos duquel Edouard se demande si au fil des ans, il ne deviendrait pas plus flou. Malmkrog est un film d’intérieur qui résonne avec le monde. Il est l’écrin d’une pensée audacieuse, apte à saisir le moment de la modernité dans ses contradictions les plus intimes, à travers le dilemme entre aspirations positivistes et tentations spiritualistes. C’est une œuvre profondément anachronique, moderne par excellence, de par son thème et ses choix esthétiques, égarée dans un XXIe siècle qui n’a pas encore su inventer d’alternative consistante au postmodernisme.

 

First published: January 23, 2021

Malmkrog | Film | Cristi Puiu | CH 2020 | 201’ | Solothurner Filmtage 2021

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