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Le temps des forêts

UN ÉTAT D’INQUIÉTUDE CITOYENNE

Un geste marquant du documentaire de création depuis des mois, quelques années : le mouvement vers la conscience écologique et le développement durable. Voir Dans le lit du Rhône de Mélanie Pitteloud, Nul homme n’est une île de Dominique Marchais, Les dépossédés de Mathieu Roy et sur un mode plus méditatif Becoming Animal de Emma Davie et Peter Mettler, ces récits spectaculaires, ces films à part entière, qui stimulent un état général d’inquiétude citoyenne, de veille militante.

DÉCRYPTAGE DE FORÊTS

Exemplaire démarche citoyenne que celle engagée par François Xavier Drouet, dont Le temps des forêts est le deuxième long métrage, et qui a signé depuis 2009 une série de courts et moyens métrages, avec à la clé un master en réalisation documentaire à Lussas. Sa formation universitaire en sciences sociales et anthropologie est sans aucun doute utile pour embrasser le domaine complexe de la sylviculture, mais elle ne corsète pas pour autant le parcours d’une pensée faite de curiosité disponible, qui est vertu à l’endroit de paysages considérables, consternants pour beaucoup, rassérénants pour quelques autres. Il s’agit de territoires dans le Limousin, et de leur stratégie de colonisation par des plantations mono-essence – le douglas, une espèce de la famille des Pinaceae venue de la côte ouest d’Amérique du Nord, est roi : croissance rapide, rendement optimum !

Des terres exploitées extensivement pour une rentabilité extrême, selon les stratégies de la finance néolibérale, alors même que cette économie est reconnue comme radicalement incompatible avec la réalité plurielle de la forêt. Et lorsque l’on tend l’oreille dans ces paysages d’arbres alignés au cordeau, nul chant d’oiseau n’y est à entendre — l’humus est asthénique, pas un lombric à dévorer ! Dès lors, dans le massif du Morvan en Bourgogne, dans les Landes de Gascogne, dans la forêt des Vosges, François Xavier Drouet s’ingénie à détailler un état des lieux à travers un récit construit en crescendo. Son talent consiste à complexifier progressivement les termes d’une réflexion qui se révèle urgente. Avec ses personnages, du propriétaire aux accents de chef d’armée à la militante d’un groupement défendant une forêt diversifiée, et à force de paysages saisis dans l’ampleur de leur dévastation, voire de leur beauté, un réseau de connexions est mis en lumière, qui donne la mesure d’une guerre économique déclarée au plan national comme mondial. Nul misérabilisme ne marque pour autant la vision du réalisateur, qui pose parfois des questions — il est bien présent sur le terrain ! — sans jamais imposer un commentaire. Intelligence lucide et désabusée pour ce film destiné à tout citoyen dont la vie quotidienne est meublée à son insu de bois à l’existence meurtrie, mais aussi occupée par des promenades méditatives et ludiques.

Jean Perret

 

First published: November 30, 2018

Le temps des forêts | Film | François Xavier Drouet | FR 2018 | 103’ | Locarno Festival 2018

Prix SRG SSR Semaine de la critique at Locarno Festival 2018

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Screenings at C.C.D. Genève and Zinéma Lausanne

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