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Le concours | Grandeur et décadence d'un petit commerce de cinéma

Le concours | Grandeur et décadence d'un petit commerce de cinéma

[…] Mais la vraie force — pas seulement dé(con)structrice — du «Concours» réside dans la capacité de Simon à mettre à nu l’imagination de ceux qui devraient faire de l’imagination leur métier. “Documenter l’imaginaire” pourrait bien être la devise du cinéma de Claire Simon.

[…] Il faudra souligner comment la réflexion de Godard s’inscrit entièrement dans un horizon où grandeur (du cinéma comme art) et décadence (du cinéma comme commerce) ne se succèdent pas comme deux époques différentes et distinctes, mais s’entrelacent dans un nœud inextricable. Ce nœud est exprimé par la fulminante phrase de Mme de Staël : « La gloire est le deuil éclatant du bonheur ».

La question du casting

Pendant ce mois d’avril, le cinéma Spoutnik à Genève a mis côte à côte dans sa programmation Le Concours, un film récent de Claire Simon – fraîche de sa consécration comme Maître du réel au festival Visions du réel à Nyon – et Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma, un film de Jean-Luc Godard de 1986, qui a été reproposé après restauration l’année passée au Locarno Festival. C’était pour moi une invitation à tenter  une confrontation peut-être improbable, mais pourtant légitimée par le fait que Claire Simon à Nyon a avoué s’inspirer de Godard, ainsi que par la question fondamentale du casting qui réunit les deux films. Il s’agit là d’une question au cœur de toute démarche autoréflexive du cinéma, et d’une question majeure pour soulever le problème délicat des relations de pouvoir qui s’exercent au cours du processus de création artistique — un problème qui a une place décisive dans les œuvres de Godard et Simon à la fois.

Structure de pouvoir, arbitre, commerce

Bien que le film de Godard touche beaucoup d’éléments en jeu dans le processus de création/production/distribution du cinéma, le casting y assume un rôle paradigmatique pour mettre en relief la structure de pouvoir qui informe le cinéma comme entreprise collective. Proche de la réflexion austère et puriste de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, Godard introduit dans sa critique de l’asymétrie du casting son aspect arbitraire : le caprice, incarné par le metteur en scène Gaspar Bazin (Jean-Pierre Léaud), permet de montrer la dimension aveugle du pouvoir mais également de faire exploser l’économie entre maître et esclave dont le pouvoir tend à se nourrir. Ce n’est pas cette économie en soi qui contredit l’art, mais plus précisément le commerce ou, mieux, ses incessantes transactions humaines et monétaires qui finissent par défigurer le propos artistique initial dans mille compromis. En outre, ce combat entre art et commerce reflète et dénonce également le combat entre cinéma et télévision, cette dernière relevant d’un monde qui dans le film se réduit aux apparences de la mode.

La bureaucratisation du pouvoir

Avec le documentaire de Simon sur le casting du concours pour entrer à la FEMIS de Paris, nous sommes très loin de la gigantomachie godardienne entre art et commerce. Avec la sélection d’élèves qui, dans le système français, deviendront assez facilement les protagonistes du cinéma à venir, il en va plutôt de la capacité du “système-cinéma (français)” à se reproduire – et toute la question est d’établir si cette reproduction se réalisera par conservation ou par transformation (et la conservation semble bien l’emporter…). Si l’on voulait donc lire Le Concours comme une réflexion sur la structure de pouvoir dans le fonctionnement de l’art cinématographique, nous serions peut-être déçus : si la structure asymétrique du casting est ici bien présente, le pouvoir lui-même est noyé dans une bureaucratisation qui se veut démocratique, impartiale, voire politiquement correcte – et qui finalement nuit à la possibilité même du désir (désir de pouvoir, mais également désir de cinéma).

Médiocrité et “démocratisme”

Simon a le courage d’inspecter la réalité des arguments de ceux qui jugent et de ceux qui sont jugés ; nous nous retrouvons sans ces bons (les artistes) et ces mauvais (les commerçants) qui font la fiction cinématographique de Godard, dans un festival de banalités, dans une médiocrité générale où l’on a du mal à ressentir la passion pour le cinéma. Particulièrement choquantes, naturellement, sont les opinions des professeurs et experts, perdues dans la petitesse des détails (la section sur les scénaristes est accablante) ou dans un effort maternel ou paternaliste de compréhension des jeunes candidats qui laisse émerger (encore une fois) le caprice — mais il s’agit hélas d’un caprice non assumé et souvent symptomatique de l’élitisme parisien. Sans pouvoir se baser sur une notion solide de « structure de pouvoir », donc, le film de Claire Simon est tout de même un film politique, dans la mesure où il exhibe magnifiquement la version bureaucratique et “démocratiste” du pouvoir.

De la violence au jeu / du jeu à la violence

Mais la vraie force — pas seulement dé(con)structrice — du Concours réside dans la capacité de Simon à mettre à nu l’imagination de ceux qui devraient faire de l’imagination leur métier. “Documenter l’imaginaire” pourrait bien être la devise du cinéma de Claire Simon — comme elle-même a d’ailleurs pu le souligner dans la belle masterclass donnée récemment au festival Visions du réel à Nyon. Si elle a une passion pour les dynamiques de violence des êtres humains, le fait d’aller les chercher surtout là où on ne parlerait pas spontanément de situation de violence (la cour de récréation dans son Récréations en est l’exemple paradigmatique) permet à celle-ci d’être toujours “encadrée” par la logique du jeu. Et dans Le Concours il s’agit du jeu du concours, mais également du jeu du cinéma — le cinéma imaginé par le protagoniste du film, et le cinéma du film lui-même.
Il y a ici chez Claire Simon comme un soulèvement de la violence au niveau du jeu, et la confrontation avec le film de Godard nous permet de souligner cet aspect par contraste, car Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma rabat plutôt le jeu du cinéma à la violence qui le domine. Par ailleurs, ce film est pensé de façon diamétralement opposée à l’acte de documenter l’imaginaire parce qu’il fait de la réalité du cinéma une fiction, une fiction exemplaire voire caricaturale.

Glorieux soulèvement (Godard aussi)

Mais dans le film de Godard, il n’y a pas que du combat entre art et commerce, car ces deux concurrents entretiennent une complicité structurelle. Pour comprendre cette dernière, il faudra souligner comment la réflexion de Godard s’inscrit entièrement dans un horizon où grandeur (du cinéma comme art) et décadence (du cinéma comme commerce) ne se succèdent pas comme deux époques différentes et distinctes, mais s’entrelacent dans un nœud inextricable. Ce nœud est exprimé par la fulminante phrase de Mme de Staël : « La gloire est le deuil éclatant du bonheur ». Il n’y a pas de gloire sans deuil, il n’y a pas de grandeur sans décadence, il n’y a pas de cinéma sans la mise en image de sa mort. L’analyse “clinique” du cinéma commercialisé et le jeu des citations cinématographiques, dont Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma est fait, ne sont rien d’autre que du cinéma. Le cinéma comme essai, alors — et aujourd’hui l’on y pourrait intégrer la catégorie de l’“essai-vidéo” —, résume et embrasse l’art et le commerce du cinéma, ainsi que leur combat mortel. Voilà comment, chez Godard aussi, la violence se soulève enfin dans le cadre du jeu.

First published: April 25, 2018

Le concours | Film | Claire Simon | FR 2016 |121’ | Cinéma Spoutnik Genève

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Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma | Film | Jean-Luc Godard | FR 1986 | 92’ | Cinéma Spoutnik Genève

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