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Avant l'aurore

[…] Les limites sont floues entre l’acteur et le personnage, car le réalisme documentaire et la fiction rêveuse de cette œuvre magistrale de Nathan Nicholovitch se rejoignent sur le niveau de la pure performance (et quelle performance !).

[…] C’est par cette coïncidence entre histoire et forme du film que nous comprenons comment «Avant l’aurore» se constitue comme film sur le Cambodge contemporain, plus précisément sur sa tentative plus ou moins inconsciente de construire un espace et un temps sensé après la tabula rasa traumatique de la dictature de Pol Pot.

[…] L’apparent caractère fragmentaire de l’histoire permet plutôt d’ouvrir des espaces de réflexion et d’authenticité, où les hésitations temporaires de l’intrigue laissent la place aux ressentis et à une observation psychologique de grande précision.

C’est à l’occasion d’une fellation dans le milieu de la prostitution que nous rencontrons Phnom Penh, capitale du Cambodge. Mirinda, un travesti d’origine française, domine un panorama urbain sans véritables repères spatiaux ; là, ce sont le sexe et l’argent qui dominent, dans une alliance qui évoque une étrange continuité du désir au besoin, du plaisir à la souffrance, de la liberté à l’exploitation. Nous sommes choqués et émus à la fois : l’atmosphère émotive de Avant l’aurore est résumée dans le regard triste et tendre de Mirinda. Elle l’est également dans la nudité du corps (ab)usé et tout simplement beau de l’acteur David d’Ingéo, qui incarne et anime le personnage de Mirinda. Les limites sont floues entre l’acteur et le personnage, car le réalisme documentaire et la fiction rêveuse de cette œuvre magistrale de Nathan Nicholovitch se rejoignent sur le niveau de la pure performance (et quelle performance !).

C’est justement sous le signe de la performance que ce film nous plonge dans un monde qui, initialement, manque aussi de repères temporels. Un présent dépourvu de finalité, où le désir ne va jamais plus loin que le plaisir immédiat ou l’urgence de la survie, laisse flotter une certaine autosuffisance, voire une joyeuse routine sans sourires possibles. Puis, le jeune compagnon de Mirinda (Viri Seng Samnang) se laisse naïvement impliquer dans un dangereux trafic d’enfants, les choses tournent mal, et Mirinda ne le retrouve qu’à l’hôpital, déjà mort. Dans un premier temps, cet événement semble être pris dans le même flux intemporel qui tend à anesthésier tout changement. Les rituels locaux semblent normaliser la mort dans la vie, dans le présent sans perspectives.

Mais, lentement, nous nous rendons compte qu’il s’agit là d’un tournant décisif dans la vie de Mirinda — et dans le film. Le “motif” de la fillette (Panna Nat), qui a évité par hasard la déportation en Thaïlande et devient désormais un véritable personnage du film, constitue l’explosion de la thématique du trafic des enfants, lequel n’était jusque-là qu’un élément parmi les autres. Avec l’émergence de cette thématique, le film commence à faire de l’ordre dans les espaces et dans les temps ; du flux sensuel d’un éternel présent émergent des enjeux : sauver l’innocence de l’enfance, retrouver le sens de son propre destin pour Mirinda, qui à travers l’enfant abusé paraît se confronter à son passé et rompre la suspension temporelle d’une vie libre et sans objectifs.

C’est surtout l’occasion de retrouver voire d’inventer une véritable relation. Mirinda, qui désormais se montre aussi comme homme, comme Ben, se retrouve ou s’essaye “parent”, dans un processus lent et progressif. Nous assistons à la naissance d’une relation qui est très loin d’être donnée. La fillette ne parle pas et se comporte comme le plus cynique des adultes : c’est par le biais de ce qui devient une sorte de road movie qu’elle (ré-)apprendra à être humaine. Une naissance et un apprentissage qui coïncident avec la naissance d’un espace et d’un temps orientés dans le film. Grâce au travail original de Nicholovitch, l’expérience de voir un panorama géographique et historique se créer devant nos yeux se superpose aux fortes émotions qu’inspire la magnifique éclosion dans l’histoire du film.

C’est par cette coïncidence entre histoire et forme du film que nous comprenons comment Avant l’aurore se constitue comme film sur le Cambodge contemporain, plus précisément sur sa tentative plus ou moins inconsciente de construire un espace et un temps sensé après la tabula rasa traumatique de la dictature de Pol Pot. Ainsi, un autre élément d’abord secondaire — la figure d’une enquêteuse française sur les criminels de guerre en Cambodge, Judith (Clo Mercier) — prend une nouvelle importance. Par son profil apparemment réduit à un métier et humainement pauvre, elle est pour Nicholovitch l’occasion de faire jouer le point de vue européen comme un contrepoint radical : justice, réalisation des buts, séparation peut-être simpliste entre bons et mauvais, cynisme. La parabole de Judith sera opposée à celle de Mirinda, car elle sera obligée de suspendre ses recherches des bourreaux d’antan — de suspendre sa temporalité finalisée — sous le poids d’un pouvoir étatique qui n’a pas intérêt à faire la lumière sur les brutalités du passé. Et la raison est simple : ces brutalités se prolongent aujourd’hui, souvent avec les mêmes acteurs (!), justement dans le domaine du trafic des enfants. Judith échoue là où Mirinda a trouvé l’occasion d’un nouveau commencement.

Malgré la densité des émotions et le foisonnement des sujets — politiques, sociaux, humains —, Avant l’aurore est un film qui “respire”, car le montage raconte son histoire sans en enchaîner les étapes de façon trop causale. L’apparent caractère fragmentaire de l’histoire permet plutôt d’ouvrir des espaces de réflexion et d’authenticité, où les hésitations temporaires de l’intrigue laissent la place aux ressentis et à une observation psychologique de grande précision. Le spectateur est souvent livré à lui-même, se perd, mais il s’agit là de moments essentiels et productifs pour la réception de l’histoire. Il faut bien des décombres pour envisager une nouvelle construction, il faut bien la nuit pour entrevoir l’aurore. Et il faut bien la réalité pour voir naître un film…

First published: October 05, 2018

Avant l’aurore | Film | Nathan Nicholovitch | FR 2015/2018 | 105’ | Cinéma Bellevaux Lausanne

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