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Fred Baillif | La Mif

Fred Baillif | La Mif

[…] Il est question ici d’un degré d’achèvement rare d’improvisation dont la qualité fut affutée au cours d’ateliers répartis durant les deux années précédant le tournage.

[…] Ces scènes, montées dans une temporalité légèrement déconstruite, donnent un sens d’autant plus complexe en fin de film, en une acmé émouvante. Ceci a pour effet de faire circuler le spectateur entre émotions et réflexions.

Screenings in Swiss cinema theatres

Le film de Fred Baillif place d’emblée l’essentiel de son propos dans les deux scènes inaugurales de La Mif, qui sont des scènes de séparation et de retrouvailles. Violence de l’échauffourée au moment où une pensionnaire est conduite par la police hors du centre d’accueil dans lequel elle a enfreint une règle en ayant une relation sexuelle avec un mineur, comme elle ; douceur des retrouvailles d’une femme un peu âgée revenue de congé maladie et de deux jeunes filles en train de se maquiller. Les quelques mots échangés, certains volontairement grossiers, sont étonnamment empreints de gentillesse, de tendresse. Contrastes, surprises, immersion sans préambule, le film invite à franchir le seuil d’un centre d’hébergement pour jeunes personnes en difficulté, blessées dans leurs identités intimes et réfugiées pour un temps dans un univers placé sous la responsabilité d’assistantes sociales, d’éducateurs, et en l’occurrence d’une directrice, chapeautée par les membres d’un conseil de fondation.

La Mif déploie une narration organisée autour de différentes jeunes filles et de la directrice, qui font l’objet chacune d’une sorte de chapitre annoncé par un carton marqué de leur prénom. Elles sont les personnages principaux du film, certes, mais dans un récit choral mettant en perspective un mode de vie familial vécu par cette communauté de fortune. Au sein de celle-ci, le quotidien est marqué par des événements anodins et futiles (éclats d’injures au moment de faire la vaisselle), amusants et inquiétants (la fugue de deux filles après avoir volé à un vieux monsieur grincheux un caddie rempli de victuailles et de boissons), dramatiques et traumatisants (le récit par une pensionnaire du viol commis par son père, la tentative de suicide), impressionnants et instructifs (les conflits de pouvoir entre les tenants des règlements et les collaborateurs et collaboratrices engagés dans le travail au foyer).

La construction dramaturgique du film parvient de façon exemplaire à mettre en perspective un entrelacs de situations qui, progressivement, donnent la mesure de cet univers tout à la fois hétérogène quant aux destins humains représentés et homogène pour ce qui a trait à cette espèce d’hétérotopie faite d’un vivre-ensemble harmonieux, mis à l’abri des violences du monde des adultes. Ce qui donne au travail engagé par Fred Baillif sa densité si marquante, relève de son art de mettre en scène des personnages laissés à l’expression la plus naturelle qui soit de leurs personnalités intimes. Il est question ici d’un degré d’achèvement rare d’improvisation dont la qualité fut affutée au cours d’ateliers répartis durant les deux années précédant le tournage. La condition donnée à chaque personne afin de participer au film était de jouer un rôle de composition le plus vraisemblable possible, certes inspiré par l’expérience de vie personnelle faite en foyer, mais impérativement décalé par rapport à celle-ci. En tournant le film en un temps record pour un long métrage de fiction – deux semaines – dans un véritable centre d’accueil, le réalisateur réussit à capter des corps et des visages en action avec une rigueur de cadre et de rythme particulièrement convaincante. Les plans sont de fortes densités, que rehaussent le langage des unes et des autres. Les adolescentes jurent, insultent, décrivent sans ambages, jusqu’à évoquer de façon récurrente leurs expériences et fantasmes sexuels. Elles usent de mots grossiers, brutaux, bruyants à souhait, et tendres parfois, nuancés et émus, qui témoignent paradoxalement d’un mode de communication à haute valeur culturelle. Fred Baillif met en relief ces pratiques langagières dont il perçoit l’évidente richesse, qui a expressément partie liée avec le corps et ses souffrances, ses jouissances et ses frustrations. Et il est aussi question, souvent nommés, des attributs masculins ! La parole des collaborateurs de l’institution est, elle, tout aussi importante, témoignant de savoir-penser et faire professionnels qui contribuent à éclairer le fonctionnement de cette petite communauté en quête de gestion équilibrée. Faisant fi de toute tentation didactique, le réalisateur fait confiance en son spectateur, qui saura prendre la mesure des configurations psychologiques de chacune et de chacun, stigmatisés par des blessures traumatiques, des colères épuisantes, des capacités de résilience et des qualités de patience éprouvantes.

Et La Mif emporte plus avant l’adhésion en bousculant de façon roborative la chronologie des événements du récit. Des fragments de scènes sont répétés et prolongés à divers moments, des énigmes sont levées progressivement – le mutisme, le chagrin, l’agressivité, l’impatience, la dépression, l’espérance des personnages. Et le rituel de dire sa vérité autour du feu de bois la nuit dans la nature, qui réunit toute la communauté, prend par étapes les dimensions d’un grand moment de cinéma. Inscrit dans l’apaisement momentané des tensions et parfaitement monté dans le déroulement du film, ce moment prend d’autant plus de sens qu’il n’est pas délivré en une seule traite. Ces scènes, montées dans une temporalité légèrement déconstruite, donnent un sens d’autant plus complexe en fin de film, en une acmé émouvante.

Ceci a pour effet de faire circuler le spectateur entre émotions et réflexions. La Mif est un film de visages, de beaux visages par l’attention des plans qui leur sont consacrés. Leur fréquentation est attachante. Mais il s’agit également de prendre quelque distance réflexive par le truchement d’extraits du Concerto pour piano N. 21 de Wolfgang Amadeus Mozart, de la Sonate K.380 de Domenico Scarlatti et de neuf morceaux des Suites pour violoncelle et du Double concerto pour violon de Johann Sebastian Bach. Cette musique ingénieusement intégrée aménage des sorties de route de la narration, des échappées qui ouvrent sur des espaces plus amples, propres à la réflexion et à la méditation. Les filles discutent de sexe et d’orgasme, s’ébaudissent à la piscine et la cantate chorale de Bach interprétée par les Swingle Singers emporte l’entier de la fragile vitalité de ces jeunes vers un horizon de suspension et de répit. Cependant, le chant s’épuise dans la scène qui suit, consignant un violent affrontement.

Il convient aussi de dire le fil qui court à travers l’entier du film y instille la critique nuancée et résolue du fonctionnement de l’institution dans laquelle le foyer est inscrit. La lutte finale entre les collaborateurs et collaboratrices au cours d’une réunion de travail laisse pantois, autant que l’incompréhension moralisatrice du Conseil de fondation où un membre considère comme abominable la relation sexuelle que deux jeunes ont eu dans le foyer. Face à ces gens-là, la figure de la Directrice est exemplaire : ancienne directrice et actrice amateur dans le film, elle est d’une force troublante, faite d’intelligence, de lucidité et de souffrance. Elle est ce personnage d’une beauté qui irradie chaque plan dans lequel elle prend pied. Le cinéaste partage avec elle une vérité de colère dont on perçoit l’étendue ; et Fred Baillif lui demande de détruire son bureau au moment de son départ forcé du foyer…

C’est ainsi que la démarche du cinéaste relève du réalisme en conférant à La Mif une authenticité fictionnelle que l’on ne saurait mettre en doute. La fiction est nourrie de preuves de réel qui en assurent l’ancrage dans la vie telle qu’elle peut être vécue pour de vrai. La présence des personnages est imposante de sincérité et les voies du récit donnent en partage leurs façons vraisemblables de se débattre, de s’affirmer et de grandir. Le filmage comme le montage ont le souci de donner une densité singulière aux scènes et séquences, qui composent progressivement un tableau complexe au centre duquel adolescentes et adultes sont face à face, parfois côte à côte, en quête à force de mille mots et gestes d’envisager l’avenir en confiance. Cependant, la dernière image du film, gelée et fondue au noir, est celle de quatre adolescentes assises vues de trois-quarts profil et dont les visages sont graves. Les notes de piano s’estompent. Il est vrai qu’elles viennent de voir arriver en urgence dans leur famille-foyer une toute petite fille en pleurs.

 

Text: Jean Perret | Audio/Video: Ruth Baettig

First published: December 01, 2021

La Mif | Film | Fred Baillif | CH 2021 | 112’ | Zurich Film Festival 2021, Luststreifen Basel 2021, GIFF 2021, Castellinaria Bellinzona 2021, Human Rights Film Festival Zürich 2021

Grand Prix for the Best Film in the 14plus competition at the Berlinale 2021, Goldene Auge at Zurich Film Festival (Focus), Premio del pubblico at Castellinaria 2021

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