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Ondes de choc | Journal de ma tête | Prénom: Mathieu

Ondes de choc | Journal de ma tête | Prénom: Mathieu

[…] La longue enquête sur le double parricide commis par Benjamin Feller devient ainsi une enquête sur la séparation entre âme et corps, une analyse des relations entre le spirituel et le factuel.

[…] La question de savoir si la littérature est responsable de ses interprétations littérales pourrait également être posée au cinéma : est-ce que la fiction cinématographique a une responsabilité sur ses éventuelles traductions concrètes dans la réalité ? Le cinéma, qui s’occupe si souvent de crimes, serait-il lui-même potentiellement criminel ?

[…] L’histoire de Benjamin Feller s’intègre à nos vécus, la déraison de son crime cherche et peut-être trouve des résonances dans la déraison que chacun de nous recèle en son âme. «Journal de ma tête» met à l’épreuve la croyance rousseauiste en un homme naturellement bon.

L’acteur Kacey Mottet-Klein devient adulte. Et Ursula Meier renouvelle sa collaboration avec lui. En un sens, l’histoire de Journal de ma tête prouve et exprime non seulement l’évolution de l’acteur adolescent, mais également celle de sa relation avec la metteuse en scène. Car nous raconte l’histoire de la relation spirituelle entre un jeune homme et son enseignante de français (une intense Fanny Ardant). Une relation qu’on pourrait qualifier de dangereuse, non tant pour l’éventuelle tension érotique entre les deux générations — qui dans le film demeure latente, créant ainsi une couche de tension dramatique qui ne se développera jamais —, mais plutôt pour les valeurs qu’enseignante et élève partagent. Il s’agit de la libre expression des sentiments, de la passion pour la littérature et, plus précisément, des passions littéraires et des passions tout court. Car Journal de ma tête est, certes, l’histoire d’un crime et de ses conséquences, l’histoire d’un fait divers – thème commun aux quatre films de la collection Ondes de choc – mais ici le crime de double parricide se présente plus précisément comme la réalisation des passions romanesques auxquelles le jeune Benjamin s’adonne corps et âme.

Oui, dans Journal de ma tête il s’agit d’une traduction littérale des fantaisies littéraires, il s’agit de la concrétisation des phantasmes romantiques. Le cinéphile pensera immédiatement au film récent de Jessica Hausner, Amour fou (ici l’article de Filmexplorer), qui raconte justement la traduction des excès passionnels en réalité chez le poète romantique Heinrich von Kleist. Si le nœud d’amour et de mort, essence du romantisme, est le vrai protagoniste de Journal de ma tête, l’amour et les passions demeurent dans un état de refoulement, dans la dimension privée — « dans ma tête » ; elles demeurent confinées par la société aux étroites limites du romanesque. Pour la société et ses émanations juridiques représentées par les enquêteurs en charge du crime, la littérature devrait rester une discipline à ne pas prendre au sérieux, ou bien à criminaliser si elle dépasse le domaine de l’imaginaire et déborde dans la réalité. La longue enquête sur le double parricide commis par Benjamin Feller devient ainsi une enquête sur la séparation entre âme et corps, une analyse des relations entre le spirituel et le factuel.

La question de savoir si la littérature est responsable de ses interprétations littérales pourrait également être posée au cinéma : est-ce que la fiction cinématographique a une responsabilité sur ses éventuelles traductions concrètes dans la réalité ? Le cinéma, qui s’occupe si souvent de crimes, serait-il lui-même potentiellement criminel ? En ce sens, le fait que l’enseignante refuse de considérer Benjamin comme quelqu’un de mentalement dérangé ne renvoie pas seulement à la bouleversante acceptation du court-circuit romantique entre l’idéal et le réel, cela coïncide également avec la résistance d’Ursula Meier contre une séparation nette, au cinéma, entre fictionnel et réel. Les phantasmes du cinéma vont au-delà de l’écran, au-delà de la salle de cinéma. Et par ce dispositif parfaitement romantique, le réalisme du style narratif d’Ursula Meier ne fait qu’intensifier notre expérience en tant que spectateurs : l’histoire de Benjamin Feller s’intègre à nos vécus, la déraison de son crime cherche et peut-être trouve des résonances dans la déraison que chacun de nous recèle en son âme. Journal de ma tête met à l’épreuve la croyance rousseauiste en un homme naturellement bon.

Ce dernier film d’Ursula Meier est donc une interprétation magistrale du thème cinématographique du fait divers : le voyeur qui se prend à ce thème se retrouve alors interpellé à la première personne, le cinéma n’étant plus une forme bien définie par son opposition à la vie. Du fait divers, il s’agit de souligner la diversité et la divergence des faits, qui peuvent frôler l’insensé et le déraisonnable. Le montage soigné de Journal de ma tête permet justement de mettre en évidence les moments d’ambiguïté, les suspensions, les hésitations : face à la tâche difficile de comprendre les raisons du crime, la dramaturgie du film ne vise pas à donner des réponses, mais plutôt à introduire des questions et à les laisser ouvertes. En effet, nous ne rentrerons jamais vraiment dans la tête de Benjamin, qui demeurera jusqu’à la fin une figure énigmatique, pour laquelle les explications psychologiques resteront toujours insuffisantes. Plus que le crime, c’est le journal qui est le véritable fait divers, cette pièce de littérature qui déborde dans la réalité…

 

Des trois autres films dans la collection Ondes de choc (parmi lesquels il y a aussi La vallée de Jean-Stéphane Bron et Sirius de Frédéric Mermoud), je veux ici mentionner le magnifique Prénom : Mathieu de Lionel Baier, qui s’apparente à Journal de ma tête principalement pour la capacité de mettre au centre de sa conception dramaturgique des questions ouvertes, et une figure d’adolescent, Mathieu, qui se présente également comme hautement énigmatique même s’il s’agit ici de la victime et non pas du bourreau. Contrairement au film d’Ursula Meier, par contre, Baier creuse plutôt du côté de l’enquête psychologique ; en outre, nous observons comment le commissaire n’incarne pas une dimension juridique et sociétale myope face à l’abîme de l’âme humaine, mais plutôt un allié de la victime, un allié qui cherche à la comprendre en allant même au-delà des préjugés et des limitations de la société. En tant que spectateurs, nous épousons le point de vue du commissaire, dans une logique narrative assez traditionnelle, puis avec Mathieu nous faisons l’expérience de nous aventurer dans un terrain inconnu, celui du crime. Comme dans le cas de Journal de ma tête, il s’agit ici, à travers le parcours du protagoniste, de mettre en lumière comment le traumatisme du crime n’est pas seulement une blessure à soigner, mais aussi un moment de révélation et d’apprentissage, même si les contours de ce qui est révélé ou appris doivent demeurer flous, peut-être à jamais.

First published: February 06, 2018

Ondes de choc : Journal de ma Tête | Film | Ursula Meier | CH 2018 | 70’ | Solothurner Filmtage 2018

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Ondes de choc : Prénom : Mathieu | Film | Lionel Baier | CH 2018 | 63’ | Solothurner Filmtage 2018

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