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Les sorcières de l'Orient

Les sorcières de l'Orient

[…] À ce propos, Faraut sait montrer également la force d’émancipation de ces femmes, qui aurait pu (dû) servir d’exemple à un Occident peut-être moins hiérarchique mais parfois plus patriarcal.

[…] Le ralenti expressif dans mon expérience personnelle, l’ouverture informative sur une partie importante de l’histoire du Japon, la pérennisation des exploits sportifs réels dans une nouvelle mythologie, l’endurance comme catégorie nationale de l’esprit, la réinsertion contemporaine de la légende : ce sont tous des degrés du time tuning dont « Les sorcières d’Orient » est fait.

Time tuning

En tant qu’Italien qui a grandi dans les années 80 – mais cela vaut aussi pour les Français – des figures manga comme Mimi ou Mila et Shiro ont façonné une sorte de grammaire visuelle qui a bâti mon imagination enfantine du monde « adulte » (en effet du monde des adolescents). Non seulement un féroce esprit de compétition et une camaraderie militaire dans le huis clos de l’école restent encore vifs dans ma mémoire, mais également l’expérience spécifiquement cinématographique du ralenti expressif, avec la conséquente expérience de l’élargissement du temps, un procédé narratif vieux comme l’Iliade d’Homère. La balle décisive du match de volleyball pouvait mettre des minutes pour atterrir dans le camp adverse, en embarquant avec soi souvenirs, reprises des scènes déjà vues, imaginations futures… C’est justement ce dont Les sorcières de l’Orient est fait : deux finales, celle du Championnat mondial de volleyball en 1962 et celle des Olympiades de Tokyo en 1964, constituent les temps qui, par analyse, diffraction et montage, s’élargissent dans l’histoire à la fois factuelle et légendaire de l’équipe de l’usine Nichibo Kaizuka – puis équipe nationale japonaise tout court – dans son incroyable carrière de 256 victoires consécutives.

Plus précisément, il s’agit de ses protagonistes : des femmes sorties de la chaîne d’assemblage pour devenir la gloire de leur nation et disparaître dans un oubli (surtout en Occident) dont Julien Faraut a su les ressortir. Le cinéaste français n’a donc pas seulement le mérite d’avoir mené à bien un travail d’archive ou avoir animé un travail d’archéologie sportive et sociale ; grâce à la rencontre avec ces femmes, il a pu aussi leur rendre justice en les sortant de l’ombre de leur leader, Masae Kasai, ainsi que de celle leur entraineur, Hirofumi Daimatsu, et surtout des ombres dans laquelle la presse occidentale d’antan les avait placé, en insistant presque exclusivement sur le cliché des travailleurs japonais exploités de façon inhumaine. À ce propos, Faraut sait montrer également la force d’émancipation de ces femmes, qui aurait pu (dû) servir d’exemple à un Occident peut-être moins hiérarchique mais parfois plus patriarcal. Le temps de ces deux matches résume et exprime une histoire complexe, articulée, à laquelle Les sorcières de l’Orient restitue la pluralité des perspectives, où critique et admiration se mélangent constamment.

L’admiration, ou simplement l’étonnement, concerne spécifiquement le temps de l’endurance de ces femmes aux entrainements perpétuels : un temps qui parle du monde de l’usine et de la grande usine à gloire – et rachat moral – qui a été le Japon. Il s’agit ici d’un autre élargissement du temps, cette fois non pas de l’événement sportif à l’Histoire, mais de la pratique quotidienne à ce qu’on pourrait bien appeler une catégorie de l’esprit. C’est le temps qui a forgé une légende nationale, entre humilité du service et mythologie de la force. Pour cette raison, le choix de Faraut de s’attarder sur la réception contemporaine de cette légende est précieux , d’abord en parlant à l’Occident en tant que documentariste informé, mais aussi en mettant en image les femmes âgées en train de regarder la mythologie manga dont elles ont été les responsables directes. Devant à la télévision avec leur petits-enfants, sérieuses, presque incrédules, leur regard témoigne du mythe qui redevient fait, le fait de la petite histoire de la réception d’images manga appartenant désormais au passé.

Le ralenti expressif dans mon expérience personnelle, l’ouverture informative sur une partie importante de l’histoire du Japon, la pérennisation des exploits sportifs réels dans une nouvelle mythologie, l’endurance comme catégorie nationale de l’esprit, la réinsertion contemporaine de la légende : ce sont tous des degrés du time tuning dont Les sorcières d’Orient est fait. Dernier degré à mentionner, mais peut-être premier dans la vision d’un film d’archive qui ne perd jamais son tempo, c’est le temps du montage, c’est-à-dire le temps de notre perception du film. Au-delà de l’habileté dramaturgique (par exemple l’insertion tardive du premier plan du visage de Daimatsu, l’entraineur trop souvent fétichisé voire diabolisé), je veux souligner deux éléments décisifs de ce temps : la pulsation que la musique confère au film en faisant écho au geste fondamental de la frappe de la balle ; et le contrepoint entre images d’archives et images manga, dans un montage vertigineux qui sait ouvrir un espace intermédiaire, tiers, entre les deux langages, entre fait et légende, entre histoire et mythe.

First published: July 01, 2021

Les sorcières de l’Orient | Film | Julien Faraut | FR 2021 | 100’ | Bildrausch Filmfest Basel 2021

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