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Air Conditioner

Air Conditioner

[…] Or, tous ces aspects de critique sociale ne suffiraient probablement à faire d’«Air Conditioner» une réussite s’ils n’étaient pas véhiculés par une esthétique cinématographique débridée et aux couleurs sensuelles.

[…] Le poème sonore prime sur les dialogues, et nous avons la sensation de pouvoir sentir la mer et la brousse dans les couloirs étouffants de l’immeuble.

[…] «Air Conditioner» photographie une atmosphère, à Luanda, entre mécontentement social et besoin de retrouver l’Histoire, mais également un état d’âme intérieur, où l’on explore par tâtonnement, entre abandons sensuels à l’indolence et volonté de regarder vers le devant.

Zazinha travaille pour un avocat et doit réparer le climatiseur de son logement au septième étage d’un immeuble populaire de Luanda, en Angola. Elle charge de cette tâche Mataceno, le gardien flegmatique de l’immeuble. La réparation prend du temps, mais il s’agirait d’un temps infini si ce noyau narratif devait soutenir tout seul la longueur du film. C’est plutôt le contexte de cette petite histoire, alors, qui confère une tension jamais relâchée à tout le récit filmique : Luanda plonge dans une atmosphère surréelle où les climatiseurs mystérieusement tombent et accumulent les victimes… Or, si l’on peut trouver des échos d’afro-surréalisme dans ce contexte de science-fiction, ce setting a une fonction clairement métaphorique, et vise à exprimer la ruine d’une prétendue modernité à travers la chute des climatiseurs, symboles de confort urbain. Cette modernité urbaine se trouve donc critiquée en tant que milieu d’aliénation : aliénation de la nature — les protagonistes mentionnent avec nostalgie les plantes et la mer — et surtout aliénation du passé – Zazinha (jouée par une Filomena Manuel enjouée) confesse avoir dû se soigner de ses rêves nostalgiques à la suite d’événements traumatiques pendant la guerre. Le thème de la mémoire, anticipé par la discussion entre Zazinha et Mataceno (José B. Kiteculo) sur l’importance de respecter la tradition du deuil fait de longues veillées, émergera comme le thème principal dans la longue scène au milieu du film, où Mino (David Caracol), un réparateur d’engins électriques, s’applique à conserver les sons et les mémoires d’antan — notamment de l’époque de la lutte angolaise pour l’indépendance et de la longue guerre civile qui a suivi.

Nous retrouvons ici l’engagement du réalisateur Fradique, auteur d’un long projet de film sur l’indépendance angolaise, Independência (2015), et du collectif de production Geração 80, lequel partage ses occupations entre production artistique « engagée » et publicité (y compris des collaborations avec tous les centres majeurs de pouvoir du Pays…). Pour son côté visionnaire, le collectif apparaît largement influencé par la pensée de l’écrivain José Luís Mendonça et de la « novíssima geração », active en Angola depuis les années 80, laquelle mélange élans avant-gardistes et révolutionnaires avec un désenchantement profond. Exactement le mélange qui trouble l’âme du rêveur Mino, figure de sagesse désormais perçue comme excentrique par cette nouvelle société qui est complètement absorbée par ses petites occupations de survie quotidienne, sans aucune rébellion contre un système corrompu et dominé par l’injustice sociale.

Or, tous ces aspects de critique sociale ne suffiraient probablement à faire d’Air Conditioner une réussite s’ils n’étaient pas véhiculés par une esthétique cinématographique débridée et aux couleurs sensuelles (Ery Claver). Les longues séquences de caméra subjective sur Mataceno amplifient les temps qu’on dirait morts par rapport à l’évolution de l’histoire du climatiseur. Presque entièrement tournées dans les couloirs, les balcons et la cour d’un immeuble sombre et délabré, ces séquences nous plongent dans une lenteur et une suspension — en partie suspense aussi — qui ouvrent directement sur un monde de détails, de gestes, de regards, où les mots parfois passent entre les gens par télépathie (un autre élément fantastique). C’est le monde de Mataceno, figure résignée mais forte d’une droiture intérieure qui décrit un cosmos lointain des occupations des autres personnes — le toit de l’immeuble et son ciel étant son coin préféré. Sa dimension intérieure est soulignée par le magnifique soundscape du film (Oswald Juliana) qui lui est entièrement dédié, jusqu’à rendre sa dysfonction auditive et ainsi référer à son statut de vétéran de guerre. Le poème sonore prime sur les dialogues, et nous avons la sensation de pouvoir sentir la mer et la brousse dans les couloirs étouffants de l’immeuble. Au fond des replis méditatifs de Mataceno, c’est la fascinante musique d’Aline Frazão qui prend le relais, laquelle nous fait voyager loin par sa saudade adoucie d’un parfum tropical.

Air Conditioner photographie une atmosphère, à Luanda, entre mécontentement social et besoin de retrouver l’Histoire, mais également un état d’âme intérieur, où l’on explore par tâtonnement, entre abandons sensuels à l’indolence et volonté de regarder vers le devant. Cette atmosphère et cet état d’âme déterminent en même temps la naissance d’un style de cinéma fortement original, dont je suis curieux de voir l’évolution.

 

First published: March 31, 2020

Air Conditioner | Film | Fradique | ANG 2020 | 72’ | Festival International de Films de Fribourg 2020

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