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The First 54 Years

The First 54 Years

[…] Paradoxale situation en Israël où des films critiques à l’endroit de l’État sont produits et où règne une censure aux aguets, qui fut radicalisée depuis 2015 par l’accession au Ministère de la Culture et du Sport de personnalités se réclamant explicitement de valeurs ultra-nationalistes.

[…] «The First 54 Years» est une contribution citoyenne de poids dans le débat politique convulsif en Israël. Le film est précieux par la conscience démocratique qui le porte, l’exigence de vérité qui le motive et l’urgence qui le tient : que ne soient pas ajoutées d’autres années à l’occupation israélienne.

Deux voix nous guident dans les entrelacs dramatiques de 54 années de l’histoire d’Israël et de la Palestine. Deux voix et deux mille. On y entend celle d’une femme, qui place à la manière journalistique les informations factuelles utiles pour comprendre le contexte des événements qui émaillent le dense récit élaboré par Avi Mograbi. Pas question d’être approximatif ni désinvolte en cette affaire qui pointe en profondeur les stratégies de l’État d’Israël mobilisé à occuper les territoires palestiniens de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. Le souci constant du cinéaste est d’expliciter avec rigueur cette situation politique, sociale et humanitaire qui afflige cette terre du Moyen-Orient. Encore faut-il imaginer une dramaturgie qui fasse valoir une vision engagée à nommer les logiques juridiques, stratégiques et idéologiques qui légitiment cette « military occupation », la plus longue de l’histoire contemporaine, affirme en préambule le cinéaste.

Avi Mograbi est un cinéaste majeur depuis près de trente-cinq ans dont les quelques vingt courts et longs métrages sont notoirement mal vus dans son propre pays. The First 54 Years n’est ni destiné à une exploitation dans les salles de cinéma, ni à une programmation de télévision. Paradoxale situation en Israël où des films critiques à l’endroit de l’État sont produits et où règne une censure aux aguets, qui fut radicalisée depuis 2015 par l’accession au Ministère de la Culture et du Sport de personnalités se réclamant explicitement de valeurs ultra-nationalistes.

Que l’on pense à How I Learned to Overcome My Fear and Love Arik Sharon (1997), qui s’achève lors d’un meeting de l’extrême droite israélienne où l’on danse et où le cinéaste emboîte le pas pour y insuffler une charge critique et loufoque ; que l’on se rappelle d’August (2002), où Avi Mograbi, se dédoublant face à la caméra, réalise une comédie hilarante et acerbe qui interroge son pays au bord de l’implosion ; ou que l’on se souvienne de l’émotion éprouvée à la vue de Dans un jardin je suis entré (2013), qui raconte avec une infinie délicatesse un voyage d’amitié entre le cinéaste et un Palestinien, force est de saluer un grand acteur. Avi Mograbi s’invite dans nombre de ses films comme une guest star dont le talent est d’un naturel finement ciselé. Il y est lui-même et parfois un autre lui-même, étrangement ressemblant !

Dans The First 54 Years, il est l’autre des deux voix, qui domine le récit, l’articule, lui confère la dimension d’une tragi-comédie. C’est la réussite de ce film que de pratiquer l’autoportrait face caméra en un jeu de mimiques très sérieuses et d’intonations de la voix impeccablement audibles (trois versions existent, Avi Mograbi dit son texte en anglais, français et hébreux). Le cinéaste donne au film sa facture de leçon donnée par un professeur attentionné d’un âge un brin désuet. Il bouge bien, il est à l’aise dans son rôle, et son visage exprime par la grâce de sa maîtrise de l’ironie un décalage propice à prendre la mesure éducative et sociale des enjeux de cette histoire. Il s’approche parfois de la caméra, presque nez-à-nez, quand il tient à insister sur un point saillant de sa réflexion. Il sait tenir son pari. Quel sémillant culot que de brusquer la tradition du journalisme audiovisuel et du documentaire didactique, afin de captiver pendant près de deux heures la meilleure attention du spectateur ! La mise en scène de ce manuel, épais livre toilé de gris que le cinéaste tient en main – soit la bible des vérités qu’il énonce – engendre progressivement un malaise résolument consternant.

Le film est structuré chronologiquement et l’intelligence de son propos est de dégager les étapes significatives, les seuils d’évolution, les événements qui savent conférer à cette histoire d’occupation son caractère paradigmatique. Le récit s’enrichit de documents d’archives qui n’illustrent point les paroles du professeur, mais les prolongent et en approfondissent le sens. Et puis, parmi les deux milles voix des ex-soldats israéliens membres de l’organisation Breaking the silence, qui avaient pris le parti dès 2004 de parler de leurs services dans l’armée israélienne, près de quarante s’expriment ouvertement, déclinant dans le menu détail leurs gestes et leurs pensées d’alors. Ces témoignages sans apprêts sont impressionnants : du plus simples au plus complexe, ils éclairent de l’intérieur les systèmes hiérarchiques et les modes d’action. Des scènes filmées par des soldats eux-mêmes mettent en lumière l’exercice de la violence, quand des enfants sont brusqués dans leur sommeil par une patrouille faisant irruption dans leur maison, quand un bulldozer déracine des oliviers…     

Le dispositif déployé par Avi Mograbi est dévastateur à force d’évidences documentées et mobilisatrices. The First 54 Years est une contribution citoyenne de poids dans le débat politique convulsif en Israël. Le film est précieux par la conscience démocratique qui le porte, l’exigence de vérité qui le motive et l’urgence qui le tient : que ne soient pas ajoutées d’autres années à l’occupation israélienne. Et en ce mois de mai 2021, des événements sanglants embrasent Israël et la Palestine à partir de Jérusalem-Est. De nouvelles vagues de colonisation pourraient y avoir pour conséquence l’expulsion de dizaines de familles palestiniennes…

Ce manuel abrégé est ainsi fait de mots, de voix et d’images, qui chacune stigmatise une situation intenable et pourtant pérenne. Parmi les vidéos vues, il existe celles qui se retournent parfois de façon cinglante contre ceux et celles qu’elles devaient contenter. Des soldats israéliens se réjouissent du dynamitage au loin de maisons palestiniennes : ces dernières images saluent par l’absurde l’accomplissement d’un film remarquable et sont la métaphore de la chute affligeante du projet d’un État rendu à l’expression la plus affligeante de son existence.

First published: May 12, 2021

The First 54 Years – An Abbreviated Manual for Military Occupation | Film | Avi Mograbi | FR-DE-ISR-FIN 2021 | 110’ | Visions du Réel Nyon 2021

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