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Insulaire

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[…] Alors, cet esprit moderne — encore une fois : pionnier, colonial, constitutif, anarchique, utopique — revit dans le dialogue entre les pensées de de Rodt en voix off et le quotidien des pêcheurs de l’île, et surtout renvoie à une réflexion sur la Suisse, sur sa modernité, son esprit insulaire, sur la mythologie de son exceptionnalisme.

[…] Au fond, le point d’équilibre entre réflexion personnelle et attention documentaire qu’il cherche avec «Insulaire» correspond parfaitement au difficile point d’équilibre que les habitants de l’île cherchent à négocier avec le biosystème insulaire.

1704 : le marin écossais Alexander Selkirk est abandonné sur une île inhabitée du Pacifique appelée simplement « Más a Tierra » (plus vers la terre), pour la distinguer d’une autre plus éloignée du continent, aujourd’hui au Chili. Il y restera tout seul pour plus de quatre ans, et l’histoire de sa survie fera le tour du monde, inspirant notamment à Daniel Defoe son Robinson Crusoé. Stéphane Goël visite le lieu de naissance d’une véritable catégorie de l’occident moderne, où esprit pionnier, colonial, constitutif, anarchique, utopique se mélangent parfaitement. Mais Insulaire ne nous pas renseigne pas sur l’histoire de l’île de l’archipel Juan Fernández, aujourd’hui appelée justement île Robinson Crusoe, car c’est précisément la réflexion sur cet esprit qui prime sur toute information objective. Même le placement géographique de l’île est difficile à comprendre dans le film : Goël opte pour un film d’expérience, l’expérience de l’insularité, pour laquelle une certaine séparation du reste du monde, jusqu’à la sensation de perte de repères et de connexions, est fondamentale.

Et au cœur de cette expérience explicitement anti-globale, on parle suisse, voire bernois : par la voix de Pedro Lenz nous sommes introduits aux beautés âpres et sauvages de l’île à travers une réélaboration, signée par Antoine Jaccoud, du journal d’Alfred von Rodt, puis de Rodt, dernier colonisateur de l’île au milieu du XIXe siècle et fondateur de la communauté qui y vit encore aujourd’hui. Alors, cet esprit moderne — encore une fois : pionnier, colonial, constitutif, anarchique, utopique — revit dans le dialogue entre les pensées de de Rodt en voix off et le quotidien des pêcheurs de l’île, et surtout renvoie à une réflexion sur la Suisse, sur sa modernité, son esprit insulaire, sur la mythologie de son exceptionnalisme. Même si nous apprenons beaucoup des habitants de l’île, notamment en découvrant l’équilibre fragile entre les humains et le biosystème qui les entoure, la voix suisse qui réunit Jaccoud, Lenz et de Rodt prime largement sur la couche purement documentaire.

Aussi grâce à la distance apportée dans le film par une bande sonore plutôt contemplative, Stéphane Goël construit donc un discours subjectif qui avec sincérité avoue la distance incontournable de son regard. Au fond, le point d’équilibre entre réflexion personnelle et attention documentaire qu’il cherche avec Insulaire correspond parfaitement au difficile point d’équilibre que les habitants de l’île cherchent à négocier avec le biosystème insulaire. Les thématiques écologique et migratoire touchées par les habitants gagnent ainsi une perspective historique voire philosophique.

First published: March 23, 2019

Insulaire | Film | Stéphane Goël | CH 2018 | 92’ | Locarno Festival 2018, Solothurner Filmtage 2019

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