print-img
An Elephant Sitting Still

An Elephant Sitting Still

[…] Hu Bo travaille la matière en homme qui n’a plus rien à perdre, donnant à son œuvre l’urgence, la nécessité d’aller directement à l’âme et à sa lumière sourde.

[…] La particularité de cette œuvre tient dans l’équilibre fragile entre cette noirceur presque absolue et l’extrême attention donnée à ces personnages, cette humanité d’un souffle, ce désir de sortir de cette vie pour aller encore ailleurs, cette lutte avec et contre soi.

L’enfer ne serait pas que gouffre et feu ardent, diablotins et fourches ; l’enfer se situerait à mi-chemin d’un ciel bouché blanc cotonneux, d’échangeurs d’autoroutes, de terrains vagues, de friches industrielles et d’immeubles décatis. Ses gardiens seraient comme leurs prisonniers, enfermés en eux-mêmes, ombres floues dans un décor bleuté. Aller voir un éléphant assis qui ne bouge plus serait l’horizon indépassable d’une consolation et d’une rédemption.

An Elephant Sitting Still est le premier et dernier long-métrage de Hu Bo, qui s’est suicidé à 29 ans après la réalisation de ce film et fut l’élève de Béla Tarr venu présenter à Paris, dans une salle comble (le 9 janvier à l’UGC les Halles), cette œuvre-fleuve de trois heures cinquante filmée en apesanteur. Hu Bo est son héritier dans ses longs plans alanguis à la fois mystérieux et si proches d’un cœur humain sidéré et en disgrâce, au bord d’une chute qui ne serait qu’un retour. Hu Bo travaille la matière en homme qui n’a plus rien à perdre, donnant à son œuvre l’urgence, la nécessité d’aller directement à l’âme et à sa lumière sourde. Plans-séquences capturant sans relâche, avec empathie et froide objectivité, la détresse de quatre personnages rejetés par leur milieu ou par leurs actes. Sa caméra est une ronde incessante de la nuque au visage, du front aux yeux, des épaules à la nuque, du dos à la nuque, de la nuque au visage tendu dans la lumière de l’automne. Ses personnages marchent sans cesse, s’arrêtent, tournent la tête, parlent sans mots inutiles ou pour cacher ce qu’ils sont, les yeux parfois ailleurs ; toute l’impossibilité, toute la violence vient d’un hors-champ mis à distance par des arrière-plans flous, des voix trouant l’espace, des amorces de profils. Leurs consciences veulent devenir autre avant de fléchir encore dans l’impossibilité justement d’être autre. L’humanité d’une telle souffrance, le drame de la conscience qui ne peut s’échapper d’elle-même trouvent ici un souffle épique comme volé dans l’instant. L’emploi d’un plan-séquence en lévitation douce, le rythme et le temps donné à chaque séquence emportent le récit dans une respiration ample et profonde où les silences, un simple tressaillement, la composition du cadre, le souffle entre les lèvres, le visage traversé de tremblements presque imperceptibles, l’implacable dévoilement de la caméra donnent à chacune une tension à la fois souple, dense et fluide. Les visages-paysages, les corps-montagnes et collines enclavés.

La particularité de cette œuvre tient dans l’équilibre fragile entre cette noirceur presque absolue et l’extrême attention donnée à ces personnages, cette humanité d’un souffle, ce désir de sortir de cette vie pour aller encore ailleurs, cette lutte avec et contre soi. Son absence de champ-contrechamp renvoie tout au long du film une double circulation : chaque personnage est dans le cadre, opposé à son environnement sans être jamais coupé de l’autre, même si chaque scène est souvent traduite d’un seul point de vue. C’est là, à cette articulation, que se tient l’extrême tension du récit de ces quatre personnages, ces êtres rejetés par leur milieu et par eux-mêmes. Il faut beaucoup d’humanité pour aimer et comprendre, il faut savoir être sans illusion pour aimer, il faut connaître le dégoût et la saveur amère pour pouvoir embrasser l’esprit de l’autre. Il faut parfois trouver beaucoup de courage en soi, des trouées de temps convoquées, des silences profonds, des regards achoppés, des espaces retenus face à la fatalité des enchaînements et des faits. L’accord sans parole, l’arrêt soudain, l’attente d’une réponse de l’autre, la trahison et la violence, le remords, les gestes et les actions face à la fatalité. Il ne reste plus qu’à se retrouver face à soi-même et ne plus s’en échapper ou bien retrouver la densité de l’esprit tranquille en rencontrant l’éléphant assis, sorte de Bouddha vivant, attraction de cirque dans la ville de Manzhouli.

Béla Tarr, de sa voix grave comme un roulis de pierres, a parlé de Hu Bo en homme rempli d’une humanité profonde, de force et de fragilité, un des meilleurs êtres humains qu’il avait rencontrés ; il a ajouté qu’il ne fallait jamais laisser un être dans la détresse. Car si personne ne peut comprendre sa propre existence, comme le dit un des personnages du film, il reste pour chacun la trace d’une pesanteur et d’une grâce comme un barrissement dans la nuit à la fin du voyage, reste le signe d’une chance suspendue, encore.

First published: January 13, 2019

An Elephant Sitting Still | Film | Hu Bo | CHN 2018 | 230’ | Zurich Film Festival 2018, Black Movie Genève 2019

FIPRESCI Award at Berlinale 2018

More Info 

Screenings at Black Movie Genève 2019, Kino Rex Bern, Kino Xenix Zürich

Explore more

Newsletter Subscription

Subscribe to our newsletter and stay in touch