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Yael Bartana | Trembling Times

[…] La question de l’identité nationale, juive et autre, constitue certainement un centre d’intérêt récurrent de Bartana, mais ce sont particulièrement les choix formels qu’elle opère sur le format vidéo qui me semblent enrichir les sujets de ses films.

[…] Bartana exploite et joue avec les clichés du cinéma et ses ressources immersives, en montrant ainsi la fonction manipulatrice de l’image cinématographique, en consonance avec tout discours voué à séduire et convaincre des multitudes.

La première grande exposition de Yael Bartana en Suisse, Trembling Times, au Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne, est l’occasion de considérer le travail passionnant de l’artiste israélienne selon ses leitmotive thématiques et formels, par un regard qui peut aller au-delà des œuvres singulières. La question de l’identité nationale, juive et autre, constitue certainement un centre d’intérêt récurrent de Bartana, mais ce sont particulièrement les choix formels qu’elle opère sur le format vidéo qui me semblent enrichir les sujets de ses films.

Si le plus vieux travail présent dans l’exposition, Profile (2000), présente une attitude documentaire classique sur le service militaire obligatoire (pour les femmes également) en Israël, l’idée d’utiliser la perspective qui pourrait être celle d’une caméra de surveillance pour Trembling Times (2001) renvoie à la thématique de la sécurité et du contrôle social et ajoute ainsi une implication intrigante au filmage de la minute de silence pour commémorer les morts des guerres en Israël. Il se crée là une ambiguïté entre la spontanéité de l’arrêt des voitures sur l’autoroute et la participation collective à la cérémonie, d’un côté, et le caractère normatif d’une pratique qui, peut-être par radio, réussit à atteindre tout le monde, et arrive à suspendre une artère importante de la circulation. L’œil de la caméra — et nous avec lui — témoigne, participe, observe et contrôle en même temps. Aussi dans Wild Seeds (2005), la question de la cohésion sociale et de la formation de l’identité de groupe revient en montrant également son revers sinistre, violent, excluant : dans la vidéo qui se veut d’abord témoignage d’une performance, la dramatisation du fait d’être ou n’être pas ensemble est un jeu innocent et une source de violence en même temps. Et la caméra de Bartana sait se montrer complice et neutre à la fois, en jouant entre prises subjectives et objectives. C’est donc aussi par la forme de l’image qu’on arrive au cœur de la question : est-ce qu’il y a un peuple sans violence et exclusion ? Le vieux dilemme de la constitution de la polis grecque — et de tout politique — qui unit et sépare en même temps, trouve dans ces vidéos de Bartana une manifestation paradigmatique, laquelle se nourrit par une réflexion sur le format vidéo, qu’il soit documentaire, fictionnel, ou en dialogue avec la performance.

Et c’est encore l’entrelacs d’aspects thématiques et formels que je veux souligner pour la célèbre trilogie And Europe Will Be Stunned (Nightmares, 2007 ; Wall and Tower, 2009 ; Assassination, 2011), présentée la première fois à la Biennale de Vénice du 2011 et qui dans l’exposition de Lausanne prend certainement la place centrale. L’idée géniale et provocatrice de parler d’un mouvement politique polonais qui vise à faire « revenir » trois millions de juifs en Pologne prend la forme d’un documentaire fictionnel sur une action politique qui fonctionne également comme performance. À la thématique de l’identité nationale ou du peuple se superpose une rhétorique internationaliste, ou post-nationaliste. Mais l’esthétique et la prosodie demeurent entièrement prisonnières d’une démagogie et d’un populisme qui ne peuvent que rappeler l’époque soviétique. Avant-garde et rétro-garde se mélangent dangereusement, et trouvent dans un usage précis du moyen vidéo une expression parfaite : Bartana exploite et joue avec les clichés du cinéma et ses ressources immersives, en montrant ainsi la fonction manipulatrice de l’image cinématographique, en consonance avec tout discours voué à séduire et convaincre des multitudes. La question de la croyance traverse ainsi tout le projet de la trilogie, par ce qu’il raconte et par la forme de son récit, tout en nous impliquant dans notre rôle de spectateurs : les mots et les images nous séduisent et nous dégoûtent à la fois, dans une ambiguïté inquiétante et une ambivalence potentiellement critique.

Ambiguïté et ambivalence sont des traits qui non seulement appartiennent aux thématiques identitaires et politiques de Yael Bartana, mais concernent également son dialogue formel avec l’image en mouvement, laquelle devient un ingrédient essentiel pour approfondir les thématiques qui l’intéressent.

Text: Giuseppe Di Salvatore

First published: August 18, 2017

Yael Bartana | Trembling Times | Exhibition | Musée cantonal des Beaux-Arts Lausanne | 19/5-20/8/2017

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