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Albert Serra Introduces Jean-Marie Straub

[…] Oui, la passion de Serra pour le cinéma dépasse critique et cinéphilie, et exprime la confrontation artistique de deux cinéastes qui partagent le même engagement pour la communication et l’influence réciproque de la forme et du contenu.

[…] Le cinéma de Straub ensemble avec les commentaires si simples et efficaces de Serra constituent le dispositif qui sauve le cinéma de Straub de la contradiction dans laquelle il pourrait tomber, entre esthétique et politique.

Après l’introduction d’Albert Serra au cinéma de Jean-Marie Straub, on trouve un extrait avec Straub réalisé par les Editions Montparnasse.

Premier moment : Les prix à la carrière ou les prix d’honneur ont toujours quelque chose de macabre. Jean-Marie Straub est heureusement absent et Albert Serra va droit au but — là aussi heureusement, sans préambules —, c’est-à-dire commenter ou plutôt lire le cinéma de Straub sous un angle sinon inédit, du moins incroyablement lucide. Lucide et passionné. Oui, la passion de Serra pour le cinéma dépasse critique et cinéphilie, et exprime la confrontation artistique de deux cinéastes qui partagent le même engagement pour la communication et l’influence réciproque de la forme et du contenu.

Deuxième moment : Albert Serra pointe le paradoxe du cinéma de Jean-Marie Straub : d’un côté, la rigueur puriste d’un credo politique communiste, ou au moins égalitariste, qui le pousse vers un hiératisme de l’image qui nivelle les différences et les injustices entre les personnes, et de l’autre côté, en même temps, l’incontournable nécessité de faire des choix esthétiques qui amènent avec eux l’injustice d’une organisation verticale des rapports entre les personnes, comme l’illustre la pratique du casting, véhicule naturel de discrimination et d’efficacité artistique à la fois. La politique et l’esthétique dessinent ainsi l’espace d’un paradoxe, voire d’une contradiction.

Troisième moment : Serra souligne le dispositif génial de Straub concernant le traitement des acteurs, notamment des acteurs non professionnels. Par des séquences silencieuses, par l’encadrement ou les positions dans lesquelles il les filme, Straub parvient à tenir ensemble, dans une ambiguïté productive, la personne, l’acteur et le personnage. Ce n’est pas en renonçant aux décisions artistiques et à leur injustice intrinsèque qu’on “sauve” la dignité de la personne affectée par la nécessaire manipulation du cinéma, mais c’est par l’ouverture d’un territoire complexe et « organique », où la personne se retrouve dans l’acteur et le personnage qu’elle incarne en même temps — ce qui fait le merveilleux et le « mystérieux » du cinéma de Straub. Si le résultat de la manipulation est humainement beau, en ce qu’il illumine l’intériorité de l’humain, le cinéma peut trouver sa « rédemption » du péché d’inégalitarisme qu’il partage avec tout art.

Quatrième moment : Oui, nous pouvons effectivement réconcilier esthétique et politique, et cela par une esthétique de la complexité notamment, où l’organique et l’intériorité de l’humain peuvent émerger. Mais nous pourrions objecter à Albert Serra qu’un tel sauvetage requiert, au moins du point de vue du spectateur, de digérer le malaise produit par la complexité et l’ambiguïté du dispositif straubien. Il faut du temps pour retrouver cet aspect productif du malaise, il faut être curieux, prêt à aller au-delà de la première impression d’une scène, il faut savoir attendre, avec l’intellect et les cinq sens dont l’homme dispose, il faut la concentration du chercheur. Le purisme politique tout seul, et l’esthétique manipulatrice toute seule, sont des instruments certainement plus faciles, qui ne nécessitent aucune attitude critique pour être reçus comme tels. Le paradoxe, voire la contradiction, chez Straub, est plus immédiat. La rédemption du cinéma est-elle nécessairement débitrice d’un travail de médiation, qui sera nécessairement un travail pour peu de monde, refoulant de nouveau les aspirations universelles et égalitaires de Straub le politicien ?

Cinquième moment : Cette objection, qui m’apparaît sérieuse, peut trouver sa réponse dans une réflexion simple, qui porte non pas sur ce que Albert Serra a dit, mais plutôt sur le fait qu’il a dit ce qu’il a dit, ici à Locarno, sur un podium construit pour l’occasion, face à une salle bien remplie. Oui, c’est la performance de Serra au PalaVideo de Locarno qui, en tant que médiation efficace, légitime le sauvetage du cinéma de Straub. Le cinéma de Straub ensemble avec les commentaires si simples et efficaces de Serra constituent le dispositif qui sauve le cinéma de Straub de la contradiction dans laquelle il pourrait tomber, entre esthétique et politique. Et alors la passion du discours de Serra, sa précision, sa simplicité, bref son efficacité, deviennent des ingrédients essentiels d’un travail de médiation qui est tout sauf élitiste, et qui donc permet de dépasser — partiellement — l’élitisme de tout travail qui requiert une médiation. À la fin de la petite heure pendant laquelle Serra a commenté le cinéma de Straub, projection de quelques extraits incluse, l’auteur catalan s’est brièvement excusé d’avoir été peut-être trop court. Cher Albert, c’est tout le contraire : ton efficace brièveté était le véritable coup de génie qui a sauvé le cinéma de Jean-Marie Straub !

Text: Giuseppe Di Salvatore | Audio/Video: Ruth Baettig
First published: August 14, 2017

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