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Solange et les vivants

[…] Ina Mihalache construit son film par scènes, et les scènes par tableaux, comme s’il s’agissait de rédiger un catalogue, en donnant ainsi à l’architecture du film la même saveur artificielle qui connote sa façon de parler.

[…] «Solange et les vivants» veut être une simple autocélébration – ce qui n’est pas nécessairement un défaut, car il révèle le noyau le plus profond d’une personne à l’attitude fièrement autosuffisante, solitaire, autopromotionnelle (une attitude que quelqu’un aurait peut-être envie d’appeler “parisienne”…).

« Solange te parle » est une chaîne YouTube avec 200 000 abonnés et 15 millions de vues : un phénomène médiatique. Mais aussi un phénomène médiatique paradoxal, car Solange – personnage créé et incarné par Ina Mihalache – utilise les social media pour exprimer, voire partager, son plaisir de la solitude, sa difficulté d’être en société, pour revendiquer le droit à une vie asociale. « Le roi est nu » – pourrait-on crier, en soulignant la seule virtualité, voire fausseté, des liens sociaux médiatiques, qui finalement se révèlent être des lieux de solitude, ou bien d’exhibitionnisme solitaire.

Mais avec Solange et les vivants, Ina Mihalache ajoute une couche intéressante, spécifiquement cinématographique, à son projet médiatique : non seulement sa vocation originelle d’actrice prend sa forme la plus classique, mais surtout la pratique de l’autoportrait exercée par Solange sur YouTube se trouve redoublée dans un autoportrait filmique, de la part de Ina Mihalache. Ina actrice et Ina metteuse en scène prennent le dessus sur Solange, à travers une auto-documentation qui finalement exhibe la source fictionnelle du personnage Solange. On pourrait voir ce film, au moins formellement, comme une des performances conceptuelles auxquelles Solange nous a déjà habitués.

Cette distance que le film introduit entre Ina et Solange, en réalité, est très cohérente avec le personnage de Solange elle-même, et ainsi renforce en même temps l’identité entre Ina et Solange. Le voice over renforce l’usage “neutre” et “artificiel” d’une langue française rabattue sur le langage écrit. La lenteur, le contrôle et l’apparente inexpressivité de la voix ne font qu’isoler et mettre à distance le parler de Solange. Et l’isolement et la distance sont des moyens pour renvoyer à une sensibilité aiguë – dont on ne saisit jamais les contours, par contre, si ce n’est pour quelque vague réflexion existentielle. Quant aux actions, l’imperturbabilité et l’autocontrôle qu’elle s’inflige impliquent en même temps un doux laisser-faire, grâce auquel elle peut vivre quelques petites aventures – qui par ailleurs sont essentielles au déroulement du film.

Mais l’isolement et la distance ne sont pas seulement joués pour caractériser le personnage Solange, mais constituent aussi le style filmique de Solange et les vivants. Un style minimaliste, qui valorise le travail de la caméra, à vrai dire plus dans le choix des cadres que dans la photographie. Et dans le commentaire sonore, ce minimalisme se transforme en usage obsessif, peut-être pour exprimer la difficulté ou l’impossibilité d’évolution chez la protagoniste. Ina Mihalache construit son film par scènes, et les scènes par tableaux, comme s’il s’agissait de rédiger un catalogue, en donnant ainsi à l’architecture du film la même saveur artificielle qui connote sa façon de parler.

Quant aux thématiques touchées et aux autres personnages impliqués, nous faisons l’expérience de possibilités qui s’ouvrent et se referment en même temps. L’origine culturelle, le rôle du travail, les habitudes sociales à Paris, les rapports familiaux et les relations avec l’autre sexe, sont autant de questions effleurées, mais pas développées. De même pour les différents personnages rencontrés : leur portrait reste toujours seulement amorcé, et il est finalement réduit à celui d’une série de figurants caricaturaux. Les tentatives d’ouverture de Solange aux autres vivants échouent systématiquement par simple désintérêt ; et, également, les possibilités de développement dramaturgique du film se referment systématiquement, en repliant le film sur son personnage principal, qui veut suffire à soi-même, aussi d’un point de vue filmique.

Solange et les vivants veut être une simple autocélébration – ce qui n’est pas nécessairement un défaut, car il révèle le noyau le plus profond d’une personne à l’attitude fièrement autosuffisante, solitaire, autopromotionnelle (une attitude que quelqu’un aurait peut-être envie d’appeler “parisienne”…). Pour cela, la durée de 67 minutes est certainement le résultat d’un choix heureux, qui donne encore plus à ce film l’aspect d’un post, selon la grammaire communicative typique des social media. Avec toutes ses limites, il me semble quand même un film intéressant, car il reprend le genre de l’autoportrait en le déclinant dans sa forme peut-être la plus contemporaine, et surtout car il constitue ainsi un témoignage cohérent d’un phénomène social particulier, qui met en avant la question de l’asocialité dans sa paradoxale articulation médiatique. En cela, le cadre intime et convivial de la petite salle du Zinéma à Lausanne nous aide à vivre pleinement le paradoxe d’un contact presque impossible avec une fille qui veut nous parler d’elle-même, qui veut dire expressément à nous qu’elle voudrait vivre précisément sans nous.

Text: Giuseppe Di Salvatore
First published: June 28, 2016

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