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L'orgue de cinéma de Genève

[…] La synesthésie du cinéma est défaite et recomposée sous les yeux et les oreilles des spectateurs.

[…] Voir le film, c’est voir l’ensemble de la scène sur laquelle se produit le film, voir les ondulations de l’organiste en prise avec son instrument, sentir les frémissements de l’orgue et s’entendre rire avec la salle…

La ruée vers l’orgue

Il fallait être là, ce soir là pour (re)voir La ruée vers l’or. Le festival L’orgue fait son cinéma en était à sa troisième édition. La salle était comble.

On l’imagine aisément, les orgues de cinéma ne sont plus très nombreux aujourd’hui ; le cinéma du Collège Claparède à Conches est l’heureux propriétaire du seul orgue de cinéma en Suisse et de l’un des tout derniers en Europe. On imagine moins aisément ce qu’est cet orgue: 6 tonnes de matériel (tuyauteries, câblages et autres chaînes de bruitage), disposés dans deux pièces bien remplies, derrière l’écran. Le souffle de la machine atteint les spectateurs des premiers rangs, des vibrations toutes différentes de celles du Dolby Digital. Une machine vivante, en somme.

A l’heure où voir un film ne dépend plus du lieu et de l’habitus du cinéma (en plus du home cinema, n’y a-t-il pas aujourd’hui le train cinema, le plane cinema et, tout compte fait, le anywhere-anytime cinema ?), regarder un grand Charlot avec une bande de son improvisée par un organiste professionnel a quelque chose de fondamental. La synesthésie du cinéma est défaite et recomposée sous les yeux et les oreilles des spectateurs. L’histoire muette de Chaplin suffirait à elle seule pour tenir les spectateurs cloués à leurs sièges ou pour les faire sursauter avec des rires de soulagement. Le burlesque nous émeut d’abord et avant tout physiquement.

Or, les mélodies vibrantes, les tambours, les bruits (le vent, le verre brisé, la claque donnée à l’impertinent) émergent progressivement de la machine et donnent aux images, au temps, une coloration émotionnelle palpable. Il y a alors devant le spectateur un tout qui n’est plus seulement la projection d’images sonores. Voir le film, c’est voir l’ensemble de la scène sur laquelle se produit le film, voir les ondulations de l’organiste en prise avec son instrument, sentir les frémissements de l’orgue et s’entendre rire avec la salle, devenir partie prenante d’une œuvre qui non seulement se déroule dans cette salle mais qui y est ancrée. Ici et nulle part ailleurs, ce vieux monstre de 6 tonnes rêve en noir et blanc et chante.

Text: Cristian Bota
First published: May 18, 2016

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