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3/4

[…] Les cadres qui enferment les personnages sans révéler frontalement les espaces structurent ainsi une grande partie du récit. Au-delà de la place qu’ils laissent à l’imaginaire du spectateur, ces retranchements thématisent aussi brutalement la solitude des trois héros.

[…] Dans ce sens, les marches dans les rues conduites par les protagonistes et rythmant tout le film agissent comme des éléments révélateurs, car elles constituent des apartés propices au déliement des langues.

Le hors-champ : un subtil allié du film 3/4

3/4
d’Ilian Metev a gagné le Pardo d’Oro dans la compétition parallèle « Cineasti del Presente » de la 70e édition du Locarno Festival. Ce film présente un triangle relationnel délicat à travers une famille bulgare composée de Mila, jeune pianiste qui se prépare à passer une audition en Allemagne, Niki, son petit frère agité, et Todor, le père astrophysicien peinant à garder sereinement sa famille soudée. Le récit évolue au travers de microévénements qui rythment les journées des trois protagonistes, surplombés par une mère absente dont le spectateur n’entend parler qu’une seule fois, alors que Mila et Niki évoquent furtivement leurs souvenirs.

Voguant discrètement sur des tonalités documentaires, le film laisse une place substantielle au hors-champ qui se reflète sur les visages des protagonistes, surfaces de projection dominant tout effet de montage. Autour de la jeune pianiste Mila, la scène de répétition générale organisée par sa professeure avant l’audition est dans ce sens très éloquente. Dans une chambre lui servant de coulisses avant la représentation, la séquence présente Mila se concentrant sur sa partition, envahie par les voix du public en arrière-fond, puis interrompue par sa professeure qui entre dans la pièce et gravite autour d’elle tout en essayant de la rassurer. Seule Mila est au centre du cadre et interagit avec celle dont le visage n’est pas présenté. Puis, avant son entrée sur scène, la jeune pianiste apparaît toujours seule au pas de la porte, intimidée, écoutant le discours de la professeure hors-champ qui l’introduit. Pendant toute la séquence, seule la présence de Mila est révélée au spectateur, forcé de reconstituer l’univers de la jeune femme à travers ses regards et gestes, en plus de l’espace sonore. À travers des séquences sans contrechamp, les personnages deviennent d’importants réceptacles de leur environnement, donnant au spectateur le pouvoir de reconstituer des lieux parfois inconnus.

Les cadres qui enferment les personnages sans révéler frontalement les espaces structurent ainsi une grande partie du récit. Au-delà de la place qu’ils laissent à l’imaginaire du spectateur, ces retranchements thématisent aussi brutalement la solitude des trois héros. Filmés de manière individuelle, les corps se détachent ainsi de leur cadre spatio-temporel et deviennent de simples mouvements perdus dans un univers parfois peu défini. Ainsi, lorsque Mila et Todor cherchent dans la nuit Niki le petit frère, le spectateur perçoit dans un premier temps Mila qui marche seule et se parle à elle-même (« Je vais le tuer, je vais le tuer »), et ce n’est que lorsque Todor appelle son fils que la présence du père devient évidente. Après une ellipse, c’est le contraire qui se produit et la présence de Mila autour de Todor qui s’enfonce dans la nuit n’est, de la même façon, plus certaine.

Les mouvements des personnages les amènent à se lier par la parole aussi. Dans ce sens, les marches dans les rues conduites par les protagonistes et rythmant tout le film agissent comme des éléments révélateurs, car elles constituent des apartés propices au déliement des langues. C’est en rentrant d’un cours de piano que Mila et Niki parlent de leur mère, une seule fois, laissant le spectateur avec une information dont il ne sait que faire et qui déteindra sur tout le film. C’est dans cette même séquence que Niki suggère à Mila de faire une autre activité, car il a l’impression qu’elle ne prend aucun plaisir à jouer, des propos qui constituent le socle de leur première dispute, toujours en marchant. Plus loin, alors que Mila et Todor partent à la recherche du frère disparu, la longue marche nocturne les pousse aussi à la confession, et les deux êtres finissent par communiquer dans un seul plan, réunis par une trajectoire inconsciente qui les amène à se découvrir (« J’aimerais que tu penses vraiment à ce que je suis en train de dire et que tu me demandes pourquoi je te demande cela »). L’harmonie réelle entre les trois êtres n’apparaîtra qu’une seule fois, à la fin, alors que tous marchent en montagne dans une séquence semi-rêvée où Mila propose à Niki de suivre ses pas au même rythme qu’elle ; le son n’est alors plus nécessaire pour comprendre que l’union paraît complète entre les deux êtres, guidés par un rythme inconnu et un père qui les observe désormais de loin.

3/4 est magnifique car il met en lumière des alternatives aux récits efficaces et prémâchés. Seuls les détails, plus ancrés dans des blocs d’espace-temps que dans des enchaînements d’actions logiques, font avancer le récit ; les regards se suffisent à eux-mêmes et ne répondent souvent à aucune exigence narrative. Un film à voir et à vivre, sans se soucier du temps qui passe.

Text: Adrien Kuenzy

First published: August 18, 2017

3/4 | Film | Ilian Metev | BG-DE 2017 | 82’ | Locarno Festival 2017

Pardo d’oro «Cineasti del Presente» at Locarno Festival 2017  

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