article img

La propera pell

[…] Cette évolution psychologique s’exprime surtout à travers le physique des acteurs, qui se combine parfaitement, comme en un seul corps, avec le paysage dur des montagnes hivernales.

[…] L’expérience parfois exténuante que nous faisons de l’ambiguïté pendant le film nous offre ainsi la possibilité de changer notre rapport aux relations humaines, de les libérer du poids du passé et de leurs chagrins.

Après avoir travaillé aux scénarios de plusieurs projets cinématographiques de Isaki Lacuesta, Isa Campo signe pour La propera pell sa première collaboration comme co-metteuse en scène avec l’auteur catalan. Qui sait, peut-être est-ce pour cette raison que le film est aussi centré sur le récit : le retour dans sa famille d’origine de Gabriel, un enfant disparu dans les Pyrénées à l’âge de 10 ans puis “retrouvé” adolescent, sous le prénom de Léo, dans un foyer pour mineurs en France. Le directeur du foyer — un magnifique Bruno Todeschini — a pu après beaucoup de recherches retrouver, dans un village reculé dans les montagnes catalanes, la famille d’origine d’un Léo désormais amnésique.

Toute l’équipe des acteurs brille par un jeu authentique, et c’est l’évolution psychologique des personnages, plutôt que des événements particuliers, qui permet de découvrir lentement les détails de l’histoire de la famille de Gabriel/Léo. Cette évolution psychologique s’exprime surtout à travers le physique des acteurs, qui se combine parfaitement, comme en un seul corps, avec le paysage dur des montagnes hivernales. La propera pell approche la question de la famille par les émotions de ses membres, et surtout par un tour de force sur la question de la mémoire, tiraillée entre amnésie, simulation, refoulement, interdiction, souvenir. Léo se présente comme un petit criminel, et sur lui flotte constamment l’ombre du crime d’infiltration dans une famille à laquelle il n’a peut-être pas droit — et le récit arrive même à nous faire suspecter une fois l’inceste et une autre fois le viol. Mais ce sont les ombres d’autres crimes, refoulés dans le passé, qui prennent de plus en plus de force à mesure que le récit se complique. Le crime, dans toutes ses formes, constitue le moteur bien caché d’un drame suspendu à une question d’identité — Gabriel ou Léo ? — qui nous paraît presque impossible à résoudre.

Pour le crime comme pour l’identité, La propera pell est un film qui pousse jusqu’à l’excès le thème de l’ambiguïté. Or, si nous acceptons d’abandonner la recherche de repères sûrs quant aux responsabilités, quant à la vérité du passé, quant aux figures familiales classiques, alors cet abandon nous permet d’acquérir un nouveau regard sur ces personnes, que nous considérons finalement comme personnes, indépendamment de leur histoire, de leur fonction dans la structure de la famille. L’expérience parfois exténuante que nous faisons de l’ambiguïté pendant le film nous offre ainsi la possibilité de changer notre rapport aux relations humaines, de les libérer du poids du passé et de leurs chagrins. Même si la dernière scène du film nous donne, enfin, une importante clé de lecture, voire une solution à l’énigme qui hante la narration tout entière, la force de La propera pell est plutôt dans sa capacité d’éroder notre besoin de connaissances et notre obsession d’une famille heureuse, d’une famille modèle. Certes, il faut accepter un jeu qui plus d’une fois risque de fatiguer le spectateur, mais la récompense sera pour nous de réussir à repenser la famille comme un ensemble de relations qui ne peuvent que se réinventer chaque jour.

Text: Giuseppe Di Salvatore
First published: February 11, 2017

Explore more