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Bergfilmcollage

[…] Ici, le musée ne sort pas le film du cinéma, mais se fait lui-même cinéma 3D, les trois dimensions impliquant non seulement les yeux, mais tous les sens. La typique dispersion muséale est ramenée à l’unité, selon les règles du récit cinématographique, qui trouve là sa célébration la plus accomplie.

[…] Certes, le parcours muséal du Musée Alpin n’est pas libre, n’est pas totalement ouvert, il faut le suivre. Il n’est pas une question ouverte, mais plutôt une affirmation, un “statement”. Mais n’est-ce pas justement son avantage et son intérêt ? L’avantage de savoir dire clairement une chose plutôt qu’une autre, de prendre position, et donc de s’exposer, honnêtement.

[…] le choix fort du film-collage pour un récit de fiction, où l’homme est le véritable protagoniste : la vision documentariste de la montagne cède donc à une vision compétitive (et typiquement cinématographique) de l’homme à la montagne, de l’homme qui va à la montagne, et qui revient de la montagne.

Après l’exposition au Fri Art de Fribourg « Film Implosion ! », c’est le Musée Alpin à Berne qui nous donne la possibilité de poursuivre la réflexion sur le film dans l’espace d’exposition. « La dilation des pupilles à l’approche des sommets » est centré sur un film-collage qui rassemble une centaine de “films de montagne” produits et tournés en Suisse. Il s’agit donc d’abord d’un exceptionnel travail de documentation qui permet de réfléchir encore une fois à la relation de la Suisse à la montagne.

Mais ce qui nous frappe immédiatement à l’entrée de l’exposition, c’est la mise en scène : les espaces du musée sont organisés en étapes d’un parcours guidé, entièrement dédié à provoquer une certaine expérience chez le visiteur. C’est la scansion des différentes parties du film-collage, qui s’étend spatialement sur le parcours muséal, qui nous guide : le tempo du visionnement coïncide avec le temps de chaque partie, auquel s’ajoute le temps requis pour se déplacer d’une salle à l’autre. La liberté de mouvement est donc réduite à la façon de regarder les séquences du film-collage ; c’est là qu’on entre en contact avec les différentes scénographies des salles, également vouées à provoquer une certaine expérience chez le visiteur. La savante disposition des objets, le grand soin apporté à l’éclairage, la mise en relief des différents éléments de la montagne (les petites pierres, le bois, l’herbe, la lumière aveuglante des sommets), et surtout la disposition des écrans et les positions de visionnement que nous allons naturellement prendre, tout contribue à nos sensations corporelles, qui se trouvent intégrées au récit du film-collage. Pour une telle exposition, il faut certainement accepter d’avoir les projecteurs tournés vers nous, et pas seulement nos yeux tournés vers la projection… S’il est souvent souligné que la localisation du film dans l’espace d’exposition permet une perception plus libre et attentive au dispositif physique de la projection filmique, dans le cas de cette exposition bernoise, la spécificité “immersive” du black box est gardée intacte mais étendue de l’œil à tout le corps, mouvement compris. Ici, le musée ne sort pas le film du cinéma, mais se fait lui-même cinéma 3D, les trois dimensions impliquant non seulement les yeux, mais tous les sens. La typique dispersion muséale est ramenée à l’unité, selon les règles du récit cinématographique, qui trouve là sa célébration la plus accomplie. On pourrait dire que l’“auteur” principal de cette exposition est Antoine Jaccoud, responsable du scénario et de la dramaturgie, bref du récit, auquel tous les autres éléments sont subordonnés. Même le film-collage, produit d’un travail de virtuose de l’équipe de monteurs dirigée par Marcel Derek Ramsay, se plaît à construire un discours filmique cohérent, non dispersif, qui nous raconte une histoire, une aventure en montagne. Le collage devient film et non l’inverse, un film qui s’étale dans les salles du musée, et qui se fait doubler ou mimer par notre parcours fait de mouvements et de sensations : nous aussi faisons une aventure en montagne.

L’exposition au Musée Alpin de Berne, à travers sa conception “immersive” du film dans l’espace d’exposition, constitue-t-elle un pas en arrière par rapport aux possibilités “ouvertes” de réception du film dans l’espace d’exposition, possibilités si souvent louées, aujourd’hui, dans le discours théorique sur la transformation de la réception des images en mouvement ? Certes, le parcours muséal du Musée Alpin n’est pas libre, n’est pas totalement ouvert, il faut le suivre. Il n’est pas une question ouverte, mais plutôt une affirmation, un statement. Mais n’est-ce pas justement son avantage et son intérêt ? L’avantage de savoir dire clairement une chose plutôt qu’une autre, de prendre position, et donc de s’exposer, honnêtement ; l’intérêt est ainsi de nous laisser la possibilité de nous mesurer à quelque chose de défini, de pouvoir donc nous-mêmes prendre position, nous faire une idée claire de ce qu’il dit et formuler notre idée — par ailleurs, le Musée Alpin de Berne est pour cela équipé d’une très belle buvette. Un dialogue n’est pas fait seulement de questions et de réponses — où souvent les réponses restent prisonnières des questions… —, mais aussi et surtout d’affirmations, et de réactions à celles-ci.

Alors, dans la buvette du musée, je me retrouve avec un bon jus d’herbes de montagne à réfléchir sur l’exposition et sur le film-collage. Je pense d’abord à l’extraordinaire synergie de l’équipe qui a monté l’exposition, dirigée par Beat Hächler, qui a osé se lancer avec ambition dans un projet certainement sans précédent en Suisse : bravo ! Et je pense évidemment aux montagnes, aux montagnes suisses, à la Suisse face à ses montagnes. Comme Marcy Goldberg l’a souligné dans son bel essai sur le numéro de « Filmbulletin » dédié à l’exposition bernoise (« Steine des Anstosses. Über die Beziehung des Schweizer Films zu seinen Bergen », 2015, no 6), après la montagne comme symbole national – face à laquelle les suisses n’ont pas toujours eu un rapport idyllique – il est ici plutôt question de revenir à une relation individuelle de l’homme à la montagne, qui se laisse réinscrire dans la plus ample question du rapport de l’homme à la nature. C’est dans ce cadre que s’explique le choix fort du film-collage pour un récit de fiction, où l’homme est le véritable protagoniste : la vision documentariste de la montagne cède donc à une vision compétitive (et typiquement cinématographique) de l’homme à la montagne, de l’homme qui va à la montagne, et qui revient de la montagne. La montagne s’inscrit donc dans la logique verticale de l’ascension et de la descente, une logique événementielle de l’aventure, de l’excursion, et non pas de l’habiter ou de l’étude. Une logique de l’expérience, qui se veut expérience exceptionnelle, hors de l’ordinaire de la vie “normale”, en ville ou en campagne. La montagne de « La dilation des pupilles à l’approche des sommets » est, au fond, la montagne du tourisme, l’objet d’un tour, où l’on sait par l’avance qu’on va revenir à la maison. L’expérience est ouverture et transformation, certes, mais toujours avec la conscience que l’expérience va bientôt se terminer.

Voilà, donc, la montagne des films suisses, selon Jaccoud et ses associés. D’ailleurs, il est vrai que la présence précoce du tourisme dans la montagne suisse a peut-être “formaté” l’expérience des Suisses de la montagne, en la réduisant au modèle britannique de l’excursion et de l’aventure. Mais les montagnes sont en Suisse, et il y a des Suisses qui habitent en montagne indépendamment de l’économie touristique — même s’ils ne sont pas beaucoup. En un sens, il est bizarre que ces montagnes habitées, ces montagnes des montagnards, soient ici totalement absentes. Bizarre, aussi, car Caspar Wolf était bien suisse, un monsieur qui avant l’époque du tourisme avait introduit une véritable révolution dans le regard sur les montagnes : en les peignant aussi d’en haut, il avait “sécularisé” le regard secrètement religieux tourné vers les hauteurs, il avait rendu immanente la transcendance dont les montagnes étaient pourvues, il avait rendu horizontale la verticalité, en nous donnant la possibilité d’aller plus loin que l’approche excursionniste. Mais Wolf est resté en dehors du Musée Alpin et de son film-collage, peut-être est-il resté en montagne…

Text: Giuseppe Di Salvatore
First published: May 04, 2016

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