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Meteorlar

[…] Et nous apercevons les premières personnes seulement une fois que le paysage est devenu un paysage de ruines, comme si l’image de l’homme n’avait de sens que comme ruine parmi les ruines.

[…] Et là, encore, Keltek s’attarde sur la beauté du spectacle nocturne dans le ciel turc : ironiquement, il y a de la beauté dans l’esthétique des bombes et des météorites, une beauté qui par son ironie devient une véritable source critique.

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Il est peut-être audacieux de dire qu’existe une poïétique des bombes, mais il y a certainement une poétique des bombes, ou une esthétique des bombes. Le film Meteorlar en est la démonstration éclatante, aussi car il fait de l’éclat de l’esthétique cinématographique une ligne rouge — et sanglante, malgré le magnifique noir et blanc des images. Gürcan Keltek ne nous montre pas seulement l’origine et les conséquences des bombes comme outils politiques visant à une fragmentation de la société ; il tisse également un discours esthétique sur la perception, notamment la perception cinématographique, ici destinée par exemple à la pixellisation du zoom, à la fragmentation du flux construit par le montage, à la manipulation des images d’archive.

Historiquement, on pourrait remonter aux bombes explosées à la prison de Clerkenwell en Irlande (1867), à celles de l’assassinat du tzar Alexandre II en Russie (1881), ou bien à la « propagande par le fait » propagée par des idéologues anarchistes comme Carlo Pisacane ou Mikhaïl Bakounine, pour reconstruire une histoire politique de la bombe comme moyen terroriste — qui coïnciderait avec une histoire du XXe siècle jusqu’à nos jours. Mais l’originalité du récit de Meteorlar est de partir de l’homme à la chasse, du meurtre désormais futile des animaux sauvages. C’est à partir de cette triste réalité anthropologique qu’une esthétique des bombes se déploie sous nos yeux, lorsque des images documentaires nous informent sur une guerre peu ou pas racontée, entièrement à l’intérieur de la frontière turque – une guerre qu’on devrait dire « civile », mais qui n’a de civile que les traits politiques d’une dictature scélérate.

Significativement, dans l’esthétique de Meteorlar les voix arrivent tard, seulement une fois que les bombes ont éclaté : aux voix de lamentation correspond alors le silence idiot des intentions terroristes. Et nous apercevons les premières personnes seulement une fois que le paysage est devenu un paysage de ruines, comme si l’image de l’homme n’avait de sens que comme ruine parmi les ruines. Avant, il n’y a de place que pour l’anonymat des hommes en armes, les servants-bandits. Nous avons l’impression qu’il n’y a plus de place pour une anthropologie autre que celle déconstruite par les bombes.

Et voilà — coup de scène cinématographique qui fait écho au coup de génie de la nature —, une pluie de météorites tombe exactement sur le théâtre de guerre, au sud-est de la Turquie, comme si elle voulait humilier la petite guerre des humains par un memento mori décidément plus grand que l’humanité entière… Coup de scène qui fait éclater l’éclatement méchant des bombes humaines, en générant une suspension spontanée du conflit, qui devient une transfiguration métapolitique de l’esthétique des bombes, ou tout simplement une revanche de la nature — si tant est qu’une météorite puisse être considérée comme de la nature… Et là, encore, Keltek s’attarde sur la beauté du spectacle nocturne dans le ciel turc : ironiquement, il y a de la beauté dans l’esthétique des bombes et des météorites, une beauté qui par son ironie devient une véritable source critique. La beauté qui par son ironie devient source critique : c’est précisément cette expérience qui est au cœur du film et de ce que j’ai pu appeler la « poétique des bombes ».

Mais Meteorlar nous réserve encore un dernier tournant : anticipée par le spectacle décevant des personnes qui démentent la puissance de sublimation des météorites, et récoltent leurs fragments pour en faire un profitable commerce, c’est la petitesse des hommes qui remonte à l’écran, leur surdité face aux bombes et aux météorites. La voix off qui a accompagné le film dans ses intentions critiques nous dit qu’il vaudrait mieux n’être pas humain, revenir au royaume animal. Avec des images des mêmes bouquetins qui ont ouvert le film, mais cette fois-ci sans les chasseurs qui les visent, Keltek ferme un cercle cinématographique qui, de la nature dérangée par la chasse, en passant par la parabole humaine-trop-humaine de la saison des bombes possiblement sublimée par les météorites, arrive de nouveau à une nature idéalement intouchée. Un rêve, peut-être, celui de fermer définitivement le XXe siècle et sa prolongation si sanglante jusqu’à nos jours.

Text: Giuseppe Di Salvatore
First published: August 14, 2017

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