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L'anticoncept | Dorothea Schürch

[…] Ce travail d’explication, ou comme on dit aujourd’hui de “médiation culturelle”, est certainement louable. Je ne peux cependant pas m’empêcher de me demander quel sens il a, finalement, sinon celui de neutraliser par avance la possibilité de “faire l’expérience” du film, c’est-à-dire d’y participer performativement en tant que public.

[…] En effet, l’ensemble de L’anticoncept demeure largement dans l’attitude du vouloir dire programmatique : nous sommes rarement attentifs à ce que Wolman dit, et plutôt absorbés par le fait qu’il veut dire ce qu’il dit et, dans les meilleurs des cas, par comment il le dit.

Je vais au Neues Kino Basel pour découvrir L’anticoncept de Gil J. Wolman, un film expérimental réalisé en 1951 dans le cadre du mouvement lettriste fondé par Isidore Isou. L’initiative est de Dorothea Schürch, artiste vocale, dans le cadre de sa collaboration avec le Kaskadenkondensator à Bâle. Et, en effet, la projection du film de Wolman est pensée comme une partie d’un programme conçu par Schürch.

Le programme s’ouvre avec une longue introduction de la part de l’artiste zurichoise, où le film de Wolman est expliqué par avance et inséré dans le contexte du mouvement lettriste. C’est l’occasion de voir les relations et les différences avec l’héritage dadaïste et les précédentes expérimentations filmiques des surréalistes, de comprendre la fonction performative d’un film qui se veut explicitement provocateur et qui pense les réactions du public comme partie intégrante de l’œuvre filmique ; on saisit également les intentions programmatiques de Wolman : fonder une nouvelle forme de cinéma, qui émancipe non seulement le texte, les mots, les lettres, mais aussi la voix — hors champ — comme un élément autonome du film. Ce travail d’explication, ou comme on dit aujourd’hui de “médiation culturelle”, est certainement louable. Je ne peux cependant pas m’empêcher de me demander quel sens il a, finalement, sinon celui de neutraliser par avance la possibilité de “faire l’expérience” du film, c’est-à-dire d’y participer performativement en tant que public. La question n’est pas simplement de rater l’effet de surprise : après 65 ans et l’abondance de sources d’information à disposition aujourd’hui, l’aspirant spectateur de L’anticoncept est certainement préparé à une expérience filmique particulière ; le problème est de se retrouver non plus public de L’anticoncept, mais plutôt observateur de l’idée, du “concept” que L’anticoncept voulait transmettre à travers ses intentions performatives. Au fond, j’ai l’impression que Dorothea Schürch, en nous expliquant le film par avance pour le faire comprendre, en fait paradoxalement un “concept”. Elle le fait certainement avec les meilleures intentions, mais je trouve intéressant de souligner ce geste paradoxal, peut-être issu d’un simple scrupule didactique (mais les scrupules didactiques ne sont jamais “simples”… !), qui me semble l’expression d’une tendance plus générale et tout à fait récente : la tendance à muséaliser la performance. Par ailleurs, un exemple excellent de cette tendance globale a pris forme à deux pas d’ici, à l’Art Basel, en 2014, avec le projet de Klaus Biesenbach et Hans Ulrich Obrist 14 Rooms – Klaus Biesenbach, en particulier, est engagé avec Marina Abramovich dans la tentative “commerciale” de faire de la performance artistique un phénomène populaire.

Coincé dans la position distante de l’historien, je rentre dans la salle, où un grand ballon blanc devant l’écran servira de surface 3D pour la projection d’un cercle blanc qui constituera la seule “image” du film entier. Le cercle blanc apparaît par intermittence pendant une heure, suivant un rythme adapté aux évolutions de la voix off de Wolman. Son discours, parfois aléatoire et abstrait, se révèle beaucoup plus sensé qu’on ne pourrait l’imaginer, et il est aussi précédé d’une sorte de manifeste pour un nouveau cinéma libéré de la narration linéaire et d’une liaison stricte entre le sonore et le visuel. La salle reste calme, attentive, diligente, comme dans une classe d’élèves bien éduqués. Seuls quelques rires rompront le silence de l’apprentissage vers la fin, quand Wolman se lance dans les cris et les rots, ou expérimente avec la vitesse de l’enregistrement en déformant sa voix. En effet, l’ensemble de L’anticoncept demeure largement dans l’attitude du vouloir dire programmatique : nous sommes rarement attentifs à ce que Wolman dit, et plutôt absorbés par le fait qu’il veut dire ce qu’il dit et, dans les meilleurs des cas, par comment il le dit. Par conséquent, à l’exception de quelques “megapneumes” — comme Wolman a appelé ses sons vocaux émancipés même des contraintes des lettres — la réception de L’anticoncept semble destinée à demeurer un travail conceptuel, et L’anticoncept à être une œuvre d’art conceptuelle. Et cela n’étonne pas, finalement, car tout programme “anti-” est toujours voué à utiliser les règles du jeu auquel il s’oppose.

À la fin de la projection, Dorothea Schürch invite le public à partager une soupe, qu’elle conçoit comme une partie de son programme. Compréhension et intégration continuent donc à constituer les concepts fondamentaux de son programme, qui non seulement neutralise la force performative de L’anticoncept, mais semble aussi s’y opposer en refusant sa violence spécifique. Je ne peux qu’attendre avec impatience les deux performances de Schürch, prévues en guise de clôture du programme, en espérant faire une expérience sans devoir être l’élève qui apprend. Nous nous retrouvons replongés dans le noir de la salle du Neues Kino pour entendre la voix enregistrée de l’artiste, qui s’exerce dans un discours continuellement traversé par des megapneumes restreints à la voyelle “o”. L’œuvre s’appelle Oh Wolman, et une petite ampoule rouge s’allume selon l’intensité de la voix, renvoyant ainsi, par variation, au film de Wolman. Ces deux mêmes éléments, la voix et l’ampoule, sont unifiés dans la deuxième performance, sous le titre Eden, où l’on voit exclusivement la bouche de l’artiste éclairée de l’intérieur par une lumière colorée et intermittente pendant qu’elle émet des sons purement respiratoires. Il est bien de revenir à la matière sonore, finalement, et à l’expérimentation vocale, qui constituent peut-être l’aspect artistique le plus intéressant de cette soirée. Pour le reste, il ne s’agit que de constater les contradictions du film L’anticoncept, qui s’avère très, trop conceptuel, et de sa présentation didactique, qui se révèle une paradoxale neutralisation intellectuelle de sa dimension performative.

Text: Giuseppe Di Salvatore

First published: November 22, 2016

L’anticoncept | Gil J. Wolman | Film | FR 1952 | 60’ | Dorothea Schürch | Performance | Neues Kino Basel

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