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Juste la fin du monde

[…] La polarité entre ville et province — et avec elle celle entre monde cultivé et monde populaire — se superpose à une autre, entre individu et famille, amplifiant ainsi le “drame de la distance” qui se déroule au retour de Louis, pour lui donner une valeur universelle.

[…] Nous nous trouvons vite face à une hyperdramatisation des scènes, qui se renouvelle sans cesse : ralentis, usage emphatique de la musique, insistance sur les premiers plans, silences prolongés, tout est asservi à ce qu’on pourrait appeler une “exagération expressive systématique”.

L’ombre de la mort est présente dès l’ouverture du film et donne à la figure principale, Louis, une dimension de condamné qui anime tout le récit de Juste la fin du monde. Un récit qui se déroule entre les quatre murs de la maison de famille, sous le signe d’un retour impossible au passé, et à la famille que Louis a quittée douze ans auparavant sans plus revenir. Le choix d’un parcours de vie individuel est-il compatible avec les besoins imposés par les relations familiales ? C’est autour de cette question que se construit le dernier film de Xavier Dolan, tiré de la pièce de théâtre homonyme de Jean-Luc Lagarce.

Au travers du montage (dont est entièrement responsable Xavier Dolan lui-même), le thème de la distance nous est annoncé immédiatement, dans le contraste violent entre les réflexions existentielles de Louis au cours de son voyage de retour et la préparation matérielle du “repas de dimanche” au domicile familial. La distance de Louis a pris la forme de l’absence : douze ans qui, nous le découvrons, ont puissamment façonné les diverses personnalités de la famille. Il s’agit d’une absence volontaire qui semble remplacer celle du père, en obligeant Louis à assumer, malgré lui, le rôle de patriarche à l’intérieur d’une famille dont il n’a pas voulu suivre le destin. La polarité entre ville et province — et avec elle celle entre monde cultivé et monde populaire — se superpose à une autre, entre individu et famille, amplifiant ainsi le “drame de la distance” qui se déroule au retour de Louis, pour lui donner une valeur universelle.

Autour de ce noyau du drame de la distance, d’autres thématiques émergent : celle de la culpabilité de l’individu qui évite les liaisons familiales (avec des références naturelles au récit biblique du fils prodigue) ; celle de l’irréversibilité de la vie et donc de l’échec auquel toute nostalgie et tout regret sont voués ; celle de la difficulté à communiquer, qui constitue certainement le pilier principal du récit filmique. Mais pour que le spectateur puisse apprécier cette variété dont le film est pourvu, il faut d’abord dépasser un obstacle important qui se présente dès les premières scènes du film. Nous nous trouvons vite face à une hyperdramatisation des scènes, qui se renouvelle sans cesse : ralentis, usage emphatique de la musique, insistance sur les premiers plans, silences prolongés, tout est asservi à ce qu’on pourrait appeler une “exagération expressive systématique”. Le chargement émotif semble n’avoir pas de limite dans Juste la fin du monde, et augmente encore avec le travail de la caméra, presque toujours coincée dans des espaces clos qui donnent une sensation d’étouffement. Et la conscience que Louis est condamné ne suffit pas, à elle seule, à légitimer ces longues séquences de déchirement sentimental.

Nous avons alors au moins deux options : soit supporter tout cela, en attendant le peu de séquences — principalement le dialogue de Louis avec sa mère et celui avec son frère dans la voiture — qui nous fournissent quelque explication, qui nous donnent des moments de raison et de parole capables de percer le mur de distance et d’incompréhension qui détermine le drame ; c’est dans ces rares moments que l’on trouvera une possibilité d’évolution à la grande impasse dont le récit entier est fait. Soit accepter ce qu’on a appelé la “systématique exagération expressive”, l’accepter comme le développement, par Xavier Dolan, d’un langage propre, qui ne cherche pas le vraisemblable ou le raisonnable dans le drame, mais qui s’intéresse plutôt aux détails sentimentaux du drame, et à son aspect spécifiquement tragique – aussi au sens de la tragédie grecque, qui hypostasie les personnages par le symbolisme. C’est seulement en acceptant ce langage rhétorique que le film se transformera en un paysage où l’on peut voyager et découvrir les mille nuances des sentiments, et que nous ne trouverons ni “exagéré” ni lourd le tour de force émotif et le déroulement presque sans issue du récit.

Oui, “presque”, car dans le final les mots deviennent cris et les larmes se montrent ouvertement : le drame ne reste pas refoulé dans l’inexprimé de chacun, mais trouve finalement une possibilité de partage. Dans la souffrance, une communauté se construit, et redonne ainsi un peu de sens à une famille où chacun semble enfermé dans sa bulle. Certes, la mission de Louis qui consiste à communiquer sa mort imminente échoue, mais son début de discours déclenche une libération de la parole, qui finit par laisser des traces positives dans la famille, malgré le climax de conflit et de drame. Louis part, ferme son retour impossible au passé et à sa famille, tout en donnant une nouvelle chance de réunion à cette famille explosée dans ses solitudes. Dans la dernière scène, Xavier Dolan veut faire s’envoler le coucou de l’horloge, comme symbole de cette ouverture finale (une scène qui pourrait être jugée kitsch par ceux qui n’ont pas accepté le langage rhétorique du film). Mais l’oiseau ne réussira pas à sortir de la maison, et tombera mort à terre. La mort, qui n’a pas été dite, est en un sens anticipée à l’intérieur des murs familiaux. Louis part sans fuir, la mort ne le surprendra pas, il l’a vue les yeux ouverts.

Text: Giuseppe Di Salvatore
First published: September 28, 2016

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