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Impasse

[…] À voir, nous avons les images des “lieux de travail”, c’est-à-dire une architecture de l’anonymat : parkings, terrains vagues aux marges de la ville, ruelles des zones industrielles, impasses, justement.

[…] En effet, un des aspects qui relie les témoignages des quatre femmes est justement leur perception d’un temps exceptionnel, qui a commencé par une illusion et qui se terminera à une date infiniment repoussée — et qui dans le temps présent se déroule sans le bénéfice de la lumière du jour, exclue par un rideau rouge ou par la nuit.

Avec son documentaire sur la prostitution à Lausanne, Élise Shubs réussit à ne pas superposer à la prostitution des corps la prostitution des esprits, cette dernière étant une coutume malheureusement très en vogue chez les documentaristes. Elle délivre une documentation rigoureuse, sans concessions au spectaculaire ni au voyeurisme. Nous ne voyons pas de visages, dans ce film, mais entendons plutôt les voix de quatre prostituées, qui restituent autant d’histoires et de compromis dans ce milieu difficile. À voir, nous avons les images des "lieux de travail", c’est-à-dire une architecture de l’anonymat : parkings, terrains vagues aux marges de la ville, ruelles des zones industrielles, impasses, justement. Un autre visage de Lausanne prend forme, à travers une photographie suggestive, bien qu’elle devienne avec le temps un peu répétitive. S’y ajoutent les voitures, qui constituent comme le visage le plus approprié des clients… La couche image demeure donc dure et ennuyeuse, mais il s’agit d’un ennui qu’on pourrait considérer comme expressif, car il se trouve en fort contraste avec la couche son. C’est cette dernière, par les voix, la musique et un paysage sonore très soigné et efficace, qui exprime l’âme vivante d’Impasse.

Nous apprenons beaucoup des biographies des quatre protagonistes, parmi lesquelles Élise Shubs laisse glisser aussi sa voix, nous communiquant ainsi directement son positionnement en tant que documentariste. Du milieu de la prostitution, par contre, nous apprenons peu, ou simplement ce qui nous est confié par les témoignages des quatre interviewées. C’est uniquement dans le cas de la fille-mère africaine — à laquelle Shubs dédie une bonne partie de son film — que la metteuse en scène organise son matériau pour créer une ébauche de développement dramaturgique. Une histoire d’exploitation et de souffrance nous est racontée, et nous voyons émerger une dimension temporelle qui autrement semble être suspendue dans l’indétermination, sans évolution.

En effet, un des aspects qui relie les témoignages des quatre femmes est justement leur perception d’un temps exceptionnel, qui a commencé par une illusion et qui se terminera à une date infiniment repoussée — et qui dans le temps présent se déroule sans le bénéfice de la lumière du jour, exclue par un rideau rouge ou par la nuit. Peut-être cette logique temporelle de l’exception est-elle justement la véritable impasse que vivent beaucoup de femmes prostituées, impasse qui souvent précède l'entrée dans ce milieu ou la violence dont elles sont victimes. Et c’est par cette exception que s’introduisent la séclusion et l’exclusion. De ce point de vue, le geste d’un film comme Impasse, qui jette une lumière (toujours respectueuse) sur ce milieu souvent malheureux, et nous pousse ainsi à rompre le mur de l’exclusion sociale, peut être vu comme une première sortie de l’impasse.

Text: Giuseppe Di Salvatore

First published: April 07, 2017

Impasse | Film | Elise Shubs | CH 2016 | 62’ | Cinéma CityClub Pully

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