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Ilegitim

[…] La répétition du scénario révèle le nœud d’un trauma non résolu, qui a couvé dans une atmosphère familiale d’interdits et de non-dits, de principes érigés en lois immobiles, de frontières floues entre le religieux, le moral et le légal, l’interdit et le normal, l’affection, l’agression et le désir, de confusion dans les espaces et les rôles.

[…] Dans un monde post-apocalyptique ou post-nouveau Bing Bang, si Romi et Sasha avaient été les seuls survivants de l’espèce, ils auraient pu recommencer, à eux deux, l’humanité. Mais dans le monde postcommuniste du film, ils sont plutôt les représentants d’une société en proie à la confusion, où la moindre discussion prend des allures de règlement de compte ou d’interrogatoire.

Combien d’années, combien de générations devront-elles encore passer pour que les effets du communisme dans les espaces sociaux, physiques, mentaux, intérieurs des Roumains ne se fassent plus sentir ? Vingt-sept ans nous séparent de 1989, l’année de la chute du régime Ceaușescu, mais les spectres de cette époque continuent de hanter la mémoire du pays. C’est à une réflexion sur cet héritage et ses effets que le film Ilegitim (Illégitime) nous invite. Au début comme à la fin du film, l’obstétricien et père de famille Anghelescu livre lors d’un repas de famille ses pensées sur le temps, sur la naissance et la mort permanentes d’univers, sur le pouvoir de guérison et de renaissance du dieu Chronos, promu au rang du créateur chrétien. Entre ces deux moments du film, un événement majeur provoque un changement d’équilibre dans la famille tourmentée des Anghelescu : Sasha, la cadette des quatre enfants, tombe enceinte de son frère jumeau Romi, et contre toute attente, bravant les interdits moraux et sociaux, décide de garder l’enfant. Au lieu de diviser encore plus la famille, déjà déchirée par la découverte du rôle d’informateur du père pendant le communisme (le dîner initial dégénère lorsqu’on apprend qu’il dénonçait les femmes qui voulaient avorter clandestinement), l’enfant conçu dans l’inceste semble apporter la solution qu’une bonne thérapie familiale aurait pu (dû ?) apporter. « Semble » seulement, car si sept-huit mois plus tard le temps a œuvré pour l’apaisement de la famille, les espaces, quant à eux, demeurent inchangés tout au long du film.

C’est bien l’étroitesse des espaces qui frappe le plus le spectateur, qu’une sensation d’étouffement ne lâche pas du début à la fin. Les enfants sont déjà adultes, et pourtant la grande famille habite encore le même appartement, à la cuisine minuscule et aux frontières pas toujours claires entre les différents territoires et identités. Les jumeaux partagent encore leur chambre d’enfance ; Romi colle littéralement à sa sœur, la suivant presque partout ; Cosma, le frère aîné, fait intrusion dans la chambre des jumeaux à la recherche d’indices sur la crise de pleurs de Sasha ; Julie est-elle bien une sœur adoptée ou la copine de Cosma ? À l’instar des espaces, les gorges sont serrées, comme dans cette scène où Gilda, la fille aînée, ne sait pas comment aborder son père quelques jours après le dîner qui a dégénéré en dispute, elle qui est pourtant la plus proche de lui. Le dysfonctionnement émotionnel et affectif de la famille semble tout contenu dans ce manque d’air et d’aisance que dégagent les situations et les espaces.

Malgré le passage des mois et l’apparente accalmie dans la famille, ce qui s’y joue à travers ces espaces inchangés est l’éternel retour du même : un enfant, peut-être désiré peut-être non, viendra au monde après les hésitations de la mère tentée d’avorter et malgré une situation matérielle non favorable. Comme les jumeaux, leurs parents avaient été confrontés avant leur naissance au même dilemme, mais la situation est aggravée cette fois-ci par l’inceste. La répétition du scénario révèle le nœud d’un trauma non résolu, qui a couvé dans une atmosphère familiale d’interdits et de non-dits, de principes érigés en lois immobiles, de frontières floues entre le religieux, le moral et le légal, l’interdit et le normal, l’affection, l’agression et le désir, de confusion dans les espaces et les rôles. On imagine volontiers que la décision de garder l’enfant ne fera que perpétuer le scénario dans la génération à venir (comment l’enfant vivra-t-il la découverte de sa conception ?). Les personnages avancent dans leur vie, les générations se succèdent, seul le temps ne semble pas pouvoir avancer pour guérir les blessures. Répétition d’autant plus insidieuse et révélatrice d’un inconscient collectif que le réalisateur s’en est tenu à l’improvisation et à une seule prise par scène, pour coller au plus près de l’imprévisibilité même de la vie. Le film oscille dès lors entre documentaire et fable. Le retour à l’innocence et à l’unité d’avant la séparation des sexes que semble signifier l’union des jumeaux — dans les scènes d’ouverture, la famille boit un vin appelé « Le jardin d’Eden » et la discussion vire autour de la création d’Ève à partir de l’homme originel, Adam ; les jumeaux jouent souvent comme des enfants et cherchent le refuge de leur complicité protectrice — le retour donc est malgré tout impossible, dégradé en fuite et régression. Romi, le frère amant, nie l’inceste et proclame son amour sans tâche pour sa sœur, Sasha se laisse sombrer le temps d’une soirée dans les paradis artificiels de l’alcool et de la drogue, tandis que la famille finit par accepter une situation qui défie les normes sociales et morales. Sous les dehors d’un renoncement à la conformité sociale (par son choix de l’enfant et de l’amour pour le frère), Sasha règle le problème de la filiation et de la fidélité intergénérationnelle en faisant siens les principes pro-vie du père. Et comme l’inceste met véritablement ces principes à l’épreuve, en dehors du lien pervers entre morale, foi intérieure et loi que l’interdiction communiste de l’avortement avait rendu possible, le choix de Sasha a aussi comme conséquence paradoxale d’absoudre le père de la compromission avec le communisme.

Dans un monde post-apocalyptique ou post-nouveau Bing Bang, si Romi et Sasha avaient été les seuls survivants de l’espèce, ils auraient pu recommencer, à eux deux, l’humanité. Mais dans le monde postcommuniste du film, ils sont plutôt les représentants d’une société en proie à la confusion, où la moindre discussion prend des allures de règlement de compte ou d’interrogatoire. Outre le dîner initial, on retiendra la première scène avec la marraine : face-à-face inégal entre celle-ci et les jumeaux, proche de l’inquisitoire. La Sonate au clair de lune de Beethoven que les jumeaux jouent maladroitement à deux doigts sur leur iPad jette sur la famille le voile nocturne du rêve. Rêverie candide ou phantasme tournant en rond comme un disque rayé ?

Le film ne se veut ni moralisateur ni partisan et a le mérite de nous confronter, en même temps que ses personnages, à nos propres préjugés. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles on n’y trouvera pas de réponses tranchées à la question qu’il soulève pourtant d’emblée : le statut de la femme pendant et après le communisme. Les femmes ont, sans exception, un statut problématique : effacées, gravitant autour du patriarche de la famille et attendant de lui la reconnaissance et l’affection (comme Gilda, la grande sœur, qui, à l’instar du père, n’écoute pas sa propre voix méfiante envers le mariage), réclamées par une mort qui ne leur donne plus la possibilité de s’expliquer sur leurs choix (la mère), artificielles et au rôle ambigu (la marraine), pratiquant volontiers l’autodérision et l’autodévalorisation (Julie), invisibles et anonymes (la nouvelle compagne du père, que celui-ci appelle « un homme », un om). La grande sœur, à la silhouette fantomatique, émaciée, et à l’air perpétuellement endeuillé, fait penser à la mère absente. Sur l’image finale de la photo de famille, elle se tient d’ailleurs à l’écart du groupe réuni autour de Sasha, à la fois membre du clan et comme frappée par l’exil de sa solitude. Seule Sasha a du relief dans l’histoire, déchirée comme une héroïne de tragédie entre le rejet et l’attraction par rapport au frère, entre le jugement et la compréhension du père, entre la morale et le tabou. On la pense par moments victime du frère et de la promiscuité que l’espace étriqué de l’appartement familial encourage, mais la fin nous la révèle épanouie. Le dénouement n’enlève cependant pas l’impression qu’elle est prise dans une impasse personnelle qui est aussi celle d’une famille et d’une société.

Text: Roxana Vicovanu
First published: September 11, 2016

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