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Gabriel Bonnefoy, Antonin Schopfer | Pipeline

[…] Mais la spécificité et la force de «Pipeline» résident dans un mouvement paradoxal qui peut se résumer dans le slogan : autant d’imaginaire, autant de réel.

[…] «Pipeline» est un film constamment joué sur la limite, entre réel et imaginaire, folie et normalité, compagnie et solitude.

Dans son premier long-métrage, Gabriel Bonnefoy nous livre une expérience cinématographique qui est le reflet fidèle de son expérience de tournage en Alaska. Le fait de filmer le personnage d’Eliott, qui est envoyé prendre des photographies de quelque morceau de conduite de gaz (pipeline), semble souvent coïncider avec le fait de filmer Antonin Schopfer en voyage en Alaska avec Gabriel Bonnefoy et Pauline Schneider pour tourner le film. Cette méthodologie presque performative n’a été possible que grâce à un projet de production totalement indépendant, motivé par le besoin de liberté et voué à l’expérimentation de l’acte créatif lui-même.

Cette attitude ne peut que faire penser à Im Lauf der Zeit de Wim Wenders (1975), qui s’était donné le même “programme” de renoncer à presque tout programme. Mais nous sommes loin, avec Pipeline, de tout récit initiatique et édifiant, loin du modèle du Bildungsroman allemand. Faire expérience, ici, n’est pas (ou pas seulement) synonyme de passer de l’imaginaire au réel, ni seulement de pénétrer dans les méandres de l’intériorité. Certes, les monologues d’Eliott nous font penser au langage intérieur et à son équivocité entre pensée, imagination et folie. De ce point de vue, le son et la musique — magnifiquement composés — constituent un pilier fondamental du film, en tant que matérialisation de l’intériorité. Mais la spécificité et la force de Pipeline résident dans un mouvement paradoxal qui peut se résumer dans le slogan : autant d’imaginaire, autant de réel.

Eliott se confronte à la grandeur écrasante de l’Alaska, de sa nature et de ses animaux. Même dans ce cadre vert et boisé, il fait l’expérience du désert, et donc de la solitude et du désespoir. Mais par son travail d’improvisation, la petite équipe de tournage composée de trois personnes s’est naturellement retrouvée à construire un personnage fortement imprégné d’humour. Et la légèreté ironique, ici, ne fonctionne pas comme un élément destructeur, mais comme un véritable ancrage à la réalité, qui sert à équilibrer la tonalité méditative de tout le film. Eliott, avec son existentialisme léger, est un personnage qui pourrait bien sortir d’un roman de Bohumil Hrabal...

Pipeline est un film constamment joué sur la limite, entre réel et imaginaire, folie et normalité, compagnie et solitude. Vers la fin, Eliott semble revenir de son trip mental, de son voyage imaginaire, de son amitié schizophrène avec la fille qui ne parle pas ; mais finalement non, il retombe dans son parcours de voyage sans retour, il ne revient pas sur ses pas, mais s’envole dans le brouillard. En tant que film toujours à la limite, Pipeline oblige le spectateur à une recherche continuelle qui n’obtient pas de vraies réponses à l’écran, où l’on trouve plutôt des portes ouvertes. L’expérience du film est donc vouée à devenir l’expérience de soi-même. À nous de choisir le chemin : revenir à la maison, ou partir en voyage.

Text: Giuseppe Di Salvatore | Audio/Video: Ruth Baettig

First published: November 07, 2016

Pipeline | Film | Gabriel Bonnefoy | CH 2016 | 75’ | Les mercredis du cinéma suisse, Plan-les-Ouates (Genève)

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