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[…] Ici, la dimension dramatique des performances musicales sur scène est doublée d’une dramatique des coulisses, des répétitions, de la vie en commun des quatre jeunes musiciens qui font quatre corps et un seul en même temps.

[…] toute l’attention va à cet espace intermédiaire, qui est le lieu de bataille entre l’intime et le partagé, mais aussi le lieu de réalisation du plus noble défi de la modernité.

Dans 4, Daniel Kutschinski filme la vie artistique du Quatuor Ébène, en tournée entre l’Allemagne et l’Italie. Mais 4 est beaucoup plus qu’une documentation sur les coulisses d’un ensemble de musique classique — et pas seulement parce que les quatre musiciens français se plaisent à jouer également du jazz, entremêlant chant a cappella et instruments à cordes. La forme du quatuor était historiquement, et est encore, autant une entreprise de recherche, typique d’une musique particulièrement vouée à la réflexion formelle, qu’une invention de la modernité, qui met en forme la synthèse pluraliste entre individu et collectivité. Quatre, donc, c’est le nombre des voix musicales que l’on est capable de suivre individuellement dans une orchestration qui magnifie la polyphonie : musicalement, c’est la synthèse du maximum de voies solistes simultanées et du minimum de masse sonore qui constitue un ensemble orchestral. Et ce quatre, alors, deviendra la figure de la médiation moderne entre besoins individuels et collectifs, la figure de l’harmonie sociale où chacun joue un rôle différent et indispensable à l’intérieur d’une “concertation” des intentions et, encore, la figure de la démocratie elle-même, où tout le monde a des pouvoirs égaux, dans la différenciation des tâches. Le quatuor dit l’utopie moderne de la coordination du privé et du public.

Cette simple réflexion, qui mélange histoire de la musique et histoire politique, me semble une prémisse fondamentale pour comprendre l’enjeu du film de Daniel Kutschinski. Sans thématiser cette complexité “épocale” de la forme quatuor en tant que telle, le metteur en scène allemand nous fait faire directement l’expérience d’une vie musicale où “jouer ensemble”, mais aussi et surtout “être ensemble”, devient l’occasion d’aller au but de la passion commune pour la musique qui relie les quatre musiciens dans un seul organisme, mais constitue également un défi d’une portée exceptionnelle. Dans ce cadre, les longues séquences dédiées à la discussion des moindres détails d’une partition et de son exécution, et aussi les longues séquences dédiées aux conflits entre différentes personnalités et méthodologies de travail, acquièrent une justesse et un sens fondamentaux. Ici, la dimension dramatique des performances musicales sur scène est doublée d’une dramatique des coulisses, des répétitions, de la vie en commun des quatre jeunes musiciens qui font quatre corps et un seul en même temps. 4 nous raconte par peu d’indices la vie privée de chacun des membres du Quatuor Ébène, et nous montre relativement peu de la vie publique de ce quatuor à succès : toute l’attention va à cet espace intermédiaire, qui est le lieu de bataille entre l’intime et le partagé, mais aussi le lieu de réalisation du plus noble défi de la modernité.

À ce noyau thématique de grande importance, il faut ajouter et souligner l’excellent travail de la caméra (Arnd Buss-von Kuk) et celui de la prise de son et du sound design (Marc Parisotto, Gregory Fernandez, Jörg Elsner, Andreas Radzuweit), lesquels me semblent réussir dans le même défi “moderne” de trouver un équilibre entre proximité et distance. Nous vivons pour une heure et demie ensemble avec ces quatre artistes, et en même temps nous avons le temps et la distance pour réfléchir au sujet complexe de ce film. Confronté comme il l’était à cette forme musicale pour laquelle la construction composée demeure un des aspects le plus décisifs, Daniel Kutschinski a évidemment mis en avant le montage comme une dimension qui souvent — surtout vers le milieu du film — joue un rôle autonome, presque comme une cinquième voix, celle du spectateur finalement. À ce propos il faut, encore une fois, saluer l’équilibre que la monteuse Andrea Schönherr a su trouver entre expérimentation et fidélité à la narration.

Dans cette tournée, qui est aussi la nôtre dans le monde du Quatuor Ébène, et dans la thématique musicale, historique et sociopolitique du quatuor, le quatuor de Mozart dit “des dissonances” (KV 465) joue un rôle particulièrement significatif : il est un véritable “classique” du répertoire pour quatuor à cordes et montre bien le drame d’assumer le défi d’une harmonie complexe, celle du partage. C’est ce morceau qui clôt le film en accompagnant le générique de 4, et nous sortons de la salle non seulement avec les notes de Mozart dans les oreilles, mais enrichis d’une véritable expérience de partage.

Text: Giuseppe Di Salvatore
First published: February 13, 2017

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