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Your Name

[…] Par ce biais, ce film d’animation non seulement nous permet de célébrer la puissance imaginaire du cinéma avec une liberté retrouvée, mais arrive jusqu’à s’élever au pamphlet philosophique en faveur de l’hybridation.

[…] À travers le fil rouge du musubi, qui dans l’histoire prend justement la forme d’un lacet rouge — signe de liaison et reconnaissance — Your Name semble vouloir tout prendre (toute l’histoire de l’animation japonaise, tradition et modernité, jusqu’à l’engagement écologique contemporain) dans un élan cosmique qui ravive justement une tradition cinématographique japonaise précise.

Dans ce film d’animation japonais, nous plongeons dans le milieu adolescent du collège, véhicule traditionnel et universel de l’innocence, point de départ d’une aventure qui a fonction d’apprentissage de la vie. Your Name résume plusieurs lieux communs du récit de formation moderne dans l’animation japonaise et, justement par sa capacité de synthèse, se présente immédiatement avec la force d’un classique. Grâce aussi à une colonne sonore hypnotique et romantique signée par les Radwimps, le film de Makoto Shinkai est déjà dans l’histoire du cinéma, au moins pour sa recette provisoire de 328 millions de dollars ! Mais il n’y a pas que l’histoire d’un amour difficile qui soutienne le récit de Your Name ; au contraire, l’amour entre Mitsuha et Taki émerge lentement dans une intrigue narrative riche de beaucoup d’éléments. Rêve et réalité, esprit et corps, homme et femme, campagne et ville : de ces éléments, Shinkai soulignera constamment plutôt l’entrelacs que la séparation claire, en nous amenant également dans ces territoires proches de la science-fiction que seul le cinéma (et plus encore l’animation) est capable d’explorer. Par ce biais, ce film d’animation non seulement nous permet de célébrer la puissance imaginaire du cinéma avec une liberté retrouvée, mais arrive jusqu’à s’élever au pamphlet philosophique en faveur de l’hybridation.

En effet l’histoire, dont je ne restituerai pas le développement fort complexe, commence par un mystérieux échange de personnalités, entre Mitsuha, qui vit dans le petit village d’Itomori, et Taki, qui se trouve au milieu de Tokyo. La première partie du film se déroule presque entièrement dans ce jeu d’échanges dont le smartphone est le seul témoin, unique pont à même d’engager un processus de connaissance réciproque et une ouverture vers l’autre. Puis, la relation à distance semble s’interrompre, et la deuxième partie du film est consacrée à la recherche de Mitsuha par Taki. C’est la partie la plus réflexive, où la question du rapport entre modernité et tradition prend le relais, sous la forme d’une (re-)découverte de la tradition, jusqu’au projet de sa protection et de son sauvetage. Le thème de l’hybridation trouve son explicitation dans l’ancienne notion de musubi, littéralement « liaison », qui embrasse l’amour comme les relations d’équilibre dans l’univers entier. L’amour naissant entre les deux jeunes trouve ainsi sa reformulation « cosmico-écologique » dans la tension avec la menace d’une rupture du lien ancien qui relie choses, nature et hommes. Cette menace est incarnée par une comète, catastrophe imminente qui est clairement un moyen pour Shinkai de renvoyer au trauma des catastrophes vécues par le Japon, de Hirsohima à Fukushima.

À travers le fil rouge du musubi, qui dans l’histoire prend justement la forme d’un lacet rouge — signe de liaison et reconnaissance — Your Name semble vouloir tout prendre (toute l’histoire de l’animation japonaise, tradition et modernité, jusqu’à l’engagement écologique contemporain) dans un élan cosmique qui ravive justement une tradition cinématographique japonaise précise. En effet, dans une troisième et dernière partie, l’intrigue qui mélange personnalités, corps, et surtout temporalités différentes, s’envole dans un climax hyperbolique, où l’on perd facilement la cohérence de la structure narrative. Peu importe, c’est le moment d’apprécier l’esthétique d’un film dessiné dans un mélange de manga (surtout dans les personnages) et de raffinement réaliste (dans les paysages et les « trips » cosmiques), mais qui plonge constamment dans l’imaginaire romantique. N’oublions pas que, nonobstant les vertiges cosmiques, il s’agit toujours d’une histoire d’amour, d’une histoire d’adolescents : il y a matière à sourire quand, dans un des moments les plus intenses et attendus de l’histoire, alors que nous nous sentons désormais au-delà de l’Histoire et du Temps, les deux personnages ressortent leur simple timidité et leur petit orgueil d’adolescents. Mais même dans son sentimentalisme quelquefois un peu cheap, Your Name sait toujours captiver et emporter le spectateur – aussi grâce au goût peut-être à contre-courant, peut-être rétro, ou (qui sait ?) visionnaire, pour un épique enfin retrouvé.

Text: Giuseppe Di Salvatore
First published: April 12, 2017

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