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Ta'ang

[…] Par l’insignifiant, par un drame qui se perd dans la confusion, par une solidarité retrouvée dans les difficultés, par les indécisions et l’indétermination géographique, nous retrouvons, paradoxalement, un réalisme fait de lenteur et d’hésitation.

[…] Il vaut la peine de supporter la longueur et la lenteur du film car, au milieu de celui-ci, nous vivons une transformation du regard, où le besoin d’information et de compréhension laisse la place à une empathie humaine que peu de “films de guerre” ont eu la capacité de transmettre.

Ta’ang est une fidèle documentation de ce qui se passe en ce moment à la frontière entre la Birmanie et la Chine : Wang Bing filme la population Ta’ang qui a fui la Birmanie pour la Chine, afin de se soustraire à la persécution du gouvernement de Yangoon. Il s’agit d’une fuite improvisée : les familles semblent avoir dû quitter leurs maisons en quelques minutes, pour échapper au rapprochement soudain du conflit entre l’armée birmane et les rebelles Ta’ang. Car les militaires ont démontré qu’ils ne faisaient pas la distinction entre la population civile et les rebelles en arme, en tuant la population de façon indiscriminée.

Ces informations, nous les déduisons très lentement au cours des deux heures et demie du film, à travers quelques témoignages spontanés des réfugiés, et en partie du fait que les camps de réfugiés sont peuplés presque exclusivement de femmes et d’enfants, pendant qu’au loin nous entendons les détonations de l’artillerie lourde. Nous ne rencontrons aucune structure officielle en Chine, sauf l’organisation du travail dans les champs de canne à sucre, qui permet aux Ta’ang de subvenir à leurs besoins fondamentaux. Wang Bing suit plusieurs familles, entre les camps et la ville, entre la frontière et les abris de fortune. Toute la narration plonge dans un état de flottement, géographique aussi — on ne voit jamais, physiquement, la frontière entre les deux pays —, avec pour seule certitude la menace de l’armée.

Cinématographiquement, Ta’ang est un objet étrange. Le film assure une expérience irritante à un spectateur tout simplement perdu, sans autre repère qu’une petite note informative au début du film et le nom des lieux où les images sont filmées. Même si personne n’oserait encore croire qu’il existe une attitude neutre pour filmer un documentaire, nous avons l’impression que la caméra de Ta’ang est là par hasard, et suit les menues occupations des réfugiés comme un enfant pourrait suivre les évolutions d’une mouche. Même si l’on voit que ces gens ont toujours quelque chose à faire, notre regard ralentit et se distrait, peut-être en trouvant une syntonie particulière avec le regard des centaines d’enfants à l’écran. Par l’insignifiant, par un drame qui se perd dans la confusion, par une solidarité retrouvée dans les difficultés, par les indécisions et l’indétermination géographique, nous retrouvons, paradoxalement, un réalisme fait de lenteur et d’hésitation.

Il vaut la peine de supporter la longueur et la lenteur du film car, au milieu de celui-ci, nous vivons une transformation du regard, où le besoin d’information et de compréhension laisse la place à une empathie humaine que peu de “films de guerre” ont eu la capacité de transmettre. La résistance et l’espoir, qui dans Ta’ang sont déclinés toujours au féminin, semblent enfin primer sur les pertes et les souffrances.

Text: Giuseppe Di Salvatore

First published: February 08, 2017

Ta’ang | Film | Wang Bing | CHN 2016 | 146’ | Locarno Festival 2016, Black Movie 2017 Genève, Filmpodium Zürich

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