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Ma loute

[…] En réalité, il faut dire que l’intention de critique sociale semble primer sur tous les autres aspects, parce que la caricature de la bourgeoisie, de la bureaucratie et du prolétariat revient constamment comme peut-être le seul fil rouge qui tient ensemble un récit en soi peu dynamique et presque sans évolution.

[…] «Ma Loute» n’est décidément plus sur le plan du réalisme magique qui a justement été attribué à «P’tit Quinquin», mais plutôt sur le plan d’un surréalisme cynique, chargé de métaphores au service d’une intention de satire sociopolitique.

[…] On a l’impression que le film est construit comme un assemblage de scènes drôles pensées à l’avance pour leur force visuelle, qui ne découlent pas de l’histoire racontée.

Après une réception unanimement enthousiaste du superbe film P’tit Quinquin, les attentes étaient grandes pour l’œuvre suivante de Bruno Dumont. Bien entendu, on ne s’attendait pas à une nouvelle version du dernier film, mais à un bon mélange d’idées filmiques, de poésie, d’originalité, et surtout de capacité de narration. De fait, Ma Loute nous replonge encore une fois dans le nord de la France, à la mer, au début du siècle dernier, et nous gâte avec toute une série d’idées filmiques originales : les membres d’une famille bourgeoise, les Van Peteghem, qui tombent constamment, l’obèse inspecteur du coin, Machin, qui roule sur les dunes pour enfin s’envoler comme un ballon gonflé, les prolétaires-cannibales du village de pêcheurs qui tuent et mangent les bourgeois, l’improbable histoire d’amour entre le pauvre et cruel Ma Loute et Billie, la jeune fille bourgeoise qui se révèle sexuellement ambiguë — pour n’en mentionner que quelques-unes. Ces idées sont soutenues par une belle photographie, qui peint magnifiquement les plages du Nord, entre les loisirs des riches et la pauvreté des pêcheurs. Ainsi, avec idées et beaux cadres, Dumont sait construire des scènes d’une grande efficacité visuelle, dans un récit qui mélange les genres : reconstruction historique, satire sociale, policier, conte fantastique, Ma Loute est tout cela sans vraiment rentrer pleinement dans un de ces genres.

En réalité, il faut dire que l’intention de critique sociale semble primer sur tous les autres aspects, parce que la caricature de la bourgeoisie, de la bureaucratie et du prolétariat revient constamment comme peut-être le seul fil rouge qui tient ensemble un récit en soi peu dynamique et presque sans évolution. Dans cette logique, même la contextualisation historique de la nette division des classes semble surtout là pour servir une caricature qui vise peut-être le classisme encore vivant dans la France contemporaine — et certainement le goût exotique pour la nature comme lieu d’étonnement, encore si en vogue dans le tourisme d’aujourd’hui. À ce propos, il faut mentionner et saluer le grand travail mené sur le langage, qui se déforme en une emphase expressive permanente, habilement soutenue par un casting d’exception (Fabrice Luchini, Juliette Binoche, Valeria Bruni Tedeschi, Jean-Luc Vincent, entre autres). C’est dans les dialogues qu’émergent la vanité et l’inconsistance de la bourgeoise, l’inintelligibilité et l’idiotie de la bureaucratie, l’ignorance et la brutalité du prolétariat. Les idées filmiques les plus originales aussi semblent principalement pensées au service de cette intention satirique, à travers leur explicite fonction métaphorique. Ma Loute n’est décidément plus sur le plan du réalisme magique qui a justement été attribué à P’tit Quinquin, mais plutôt sur le plan d’un surréalisme cynique, chargé de métaphores au service d’une intention de satire sociopolitique.

Or, ces intentions critiques sont vite comprises dans les premières minutes du film, et l’insistance satirique de Ma Loute, avec son constant vouloir-dire métaphorique, se fait rapidement redondance, puis ennui. On se concentre alors naturellement sur les idées filmiques, les images et les dialogues, qui constituent une suite de scènes divertissantes, certes, mais aussi closes et autonomes, sur un fond thématique monotone et répétitif, donnant ainsi la sensation d’une grande fragmentation narrative. Les moments de divertissements ne s’ajoutent pas à une histoire captivante, mais demeurent des highlights isolés, sans véritable connexion entre eux. On a l’impression que le film est construit comme un assemblage de scènes drôles pensées à l’avance pour leur force visuelle, qui ne découlent pas de l’histoire racontée. Voilà pourquoi Ma Loute me semble la démonstration du fait qu’un film ne peut pas fonctionner en tant que simple assemblage de scènes ou d’idées, mais doit être l’ensemble organique et dynamique que seule une véritable régie est capable de construire. Et ici, c’est justement la régie qui me paraît manquer, en faisant s’écouler le film dans ce qu’on va ressentir comme une longueur interminable.

Le seul personnage capable de complexité et d’évolution, et qui donc réussit à s’émanciper de sa simple fonction métaphorique ou caricaturale, c’est André Van Peteghem, le personnage magnifiquement incarné par Fabrice Luchini, qui nous délivre ici une performance exceptionnelle, parmi ses meilleures. Qui sait, peut-être ce dernier film de Bruno Dumont aurait pu se sauver si le titre avait été André Van Peteghem, et non pas Ma Loute, incarné par un personnage décidément bête, inintéressant, monotone.

Text: Giuseppe Di Salvatore
First published: November 01, 2016

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