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Film Implosion!

[Texte rédigé le 3 janvier 2016 pour l’exposition au Fri Art Centre d’Art de Fribourg]

[…] Dans les petits espaces fribourgeois, les commissaires d’exposition ont réussi à restituer toute la variété des réceptions des images en mouvement, ce qui permet de faire des comparaisons intrigantes et ainsi rendre concrète, physique, la réflexion sur la question de l’exposition des images en mouvement.

[…] Si l’expanded cinema des pionniers comme Stan VanDerBeek et les auteurs du festival de Knokke-le-Zoute constituent désormais seulement la préhistoire de notre époque, il est certainement urgent de revenir sur le parcours historique qui nous a amenés là, pour évaluer avec pleine conscience les phénomènes complexes de transformation du monde des images en mouvement aujourd’hui.

[…] Nous sommes convaincus que, si les images en mouvement n’impliquent plus seulement le spectateur, mais aussi le marcheur (qui visite les films exposés), elles requièrent également de vrais voyageurs, qui voyagent pour voir les films, qui voyagent dans le film, qui font voyager les films. Au nomadisme des images en mouvement correspond le nomadisme physique et spirituel de celui qu’en fait l’expérience.

Filmexplorer est heureux de commencer son voyage de découverte dans le monde des images en mouvement en Suisse par l’exposition « Film Implosion ! » au Fri Art de Fribourg. L’exposition n’est pas seulement l’occasion de plonger dans l’histoire suisse de l’expérimentation filmique, grâce au remarquable travail documentaire d’une équipe de chercheurs coordonnée par François Bovier ; elle permet surtout de voir la concrétisation d’une importante réflexion sur les diverses formes de réception des images en mouvement. D’ailleurs, historiquement, ces deux aspects — expérimentation et modalités de réception — se sont alimentés l’un l’autre. D’une part, la multiplication des moyens de réception des images en mouvement a sorti le film du cinéma en l’acheminant vers la télévision, les home movies, les festivals, les galeries ou les musées, stimulant ainsi une nouvelle liberté et une nouvelle facilité de visionnage et de manipulation de l’image en mouvement. Cela a certainement favorisé une floraison d’expérimentations avec le média film et vidéo. D’autre part, la grande saison d’expérimentation artistique et artisanale de l’après-guerre a permis de tester les différentes formes de projection des images en mouvement en dehors du black box, désormais toujours plus monopolisé par la grande industrie cinématographique. Cet entrelacs de pulsions artistiques et de changements technologiques et économiques n’a pas épargné la Suisse : le travail documentaire de « Film Implosion ! » est précieux, ne serait-ce que parce qu’il en témoigne minutieusement — pour la première fois à travers une exposition, il me semble —, tout en ressortant de l’oubli une quantité de cinéastes et vidéastes qui ont marqué cette évolution des images en mouvement au-delà des limites formelles du cinéma classique. Le visionnement de ces travaux expérimentaux est informatif, mais il constitue également un formidable exercice de reconnaissance de la grammaire formelle des images en mouvement. Parmi les différents films exposés, il est par exemple très instructif de faire la connaissance d’artistes que je crois encore actuels comme H.H.K. Schoenherr ou Rolf Winnewieser, jusqu’au plus jeune Hannes Schüpbach.

Mais c’est par la scénographie de l’exposition et de ses choix installatifs que « Film Implosion ! » montre toute sa singularité. Une grande salle avec une myriade d’écrans qui construisent presque une seule œuvre multiécran ; une petite salle complètement noire occupée par le bruit d’un vieux projecteur ; des moniteurs rassemblés pour montrer les vidéos d’artistes conceptuels (le conceptualisme ayant été un courant fortuné dans le milieu des galeries et des espaces d’art) ; une salle dédiée exclusivement au travail-fleuve sur la nuit et l’obscurité de Clemens Klopfenstein ; une salle-cinéma, avec une programmation de films par horaire, presque un mini-festival rétrospectif ; un espace plus éclairé, où pouvoir placer des écrans dans une explicite intention installative ; des lieux de passage où les images en mouvement peuvent interagir avec l’architecture du Fri Art, et également avec d’autres médias : photographies, dessins, sculptures. Dans les petits espaces fribourgeois, les commissaires d’exposition ont réussi à restituer toute la variété des réceptions des images en mouvement, ce qui permet de faire des comparaisons intrigantes et ainsi rendre concrète, physique, la réflexion sur la question de l’exposition des images en mouvement — question qui depuis la deuxième moitié des années 90 anime le débat théorique sur le film et les images en mouvement en général.

Dans les dernières décennies, le cinéma a subi une transformation radicale, qui l’a fait devenir, en tant que black box, un lieu minoritaire de réception du film. Mais le black box a pourtant continué à exercer toute sa force en tant que modèle de perception des images en mouvement : sortir les films des salles de cinéma ne signifie pas automatiquement qu’on arrête de penser et d’approcher le film selon les règles perceptives du black box. Résultat : une situation assez complexe, changeante, destinée naturellement à un échange continuel entre espace d’art, musée, salle de cinéma, festivals, espaces privés. Dans ce nomadisme de l’image en mouvement — dans tous les sens en mouvement… — il est très difficile d’établir le bon et le mauvais, l’avant-gardiste et le passéiste : il y a les fervents de la muséalisation du cinéma et les critiques de l’anachronisme de la restauration des pellicules, il y a les enthousiastes de la réception libre, interactive du film exposé et ceux qui en soulignent la dispersion, voire un nouveau consumérisme distrait, et se replient dans la nostalgie des vieilles salles de cinéma. Les études d’auteurs à la mode comme Dominique Païni, Andrew Uroskie ou Lars Henrik Gass (pour n’en citer que trois exemples de trois régions linguistiques différentes) témoignent efficacement de ce débat contemporain. Si l’expanded cinema des pionniers comme Stan VanDerBeek et les auteurs du festival de Knokke-le-Zoute constituent désormais seulement la préhistoire de notre époque, il est certainement urgent de revenir sur le parcours historique qui nous a amenés là, pour évaluer avec pleine conscience les phénomènes complexes de transformation du monde des images en mouvement aujourd’hui. À côté des Harun Farocki, Atom Egoyan, Jean-Luc Godard, Hito Steyerl ou Aernout Mik, « Film Implosion ! » nous raconte le parcours non moins intéressant de la scène suisse (surtout entre les années 50 et 80), en nous donnant une nouvelle conscience des questions qui demeurent au centre du débat contemporain sur les images en mouvement : les temps de réception, la liberté de réception, le nouveau rôle de la subjectivité, l’influence de la performance artistique, la perte de l’immersion, le recours au procédé citationnel, l’héritage du conceptualisme, l’interaction avec le spectateur/visiteur.

Filmexplorer veut prendre « Film Implosion ! » comme l’occasion d’ouvrir sa propre réflexion sur ce débat, en louant la capacité de cette exposition à ouvrir des pistes. Notre attitude face à ce débat peut se résumer à un simple « allons voir ! » — qui pour nous doit précéder tout jugement ou opinion. Nous sommes convaincus que, si les images en mouvement n’impliquent plus seulement le spectateur, mais aussi le marcheur (qui visite les films exposés), elles requièrent également de vrais voyageurs, qui voyagent pour voir les films, qui voyagent dans le film, qui font voyager les films. Au nomadisme des images en mouvement correspond le nomadisme physique et spirituel de celui qu’en fait l’expérience.

Text: Giuseppe Di Salvatore
First published: April 20, 2016

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