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Bacalaureat

[…] Car voici le héros qui avance dans ces scènes et dans l’histoire tel un Ulysse titubant, que ni épouse ni fille n’attendent à la maison, alors qu’il subvient aux besoins de ces femmes avec le même sens du devoir et de la protection qu’un chien voue à son maître.

[…] Comment garder sa dignité quand on est condamné à l’exil, qui plus est dans son propre pays ? Comment sauvegarder ses valeurs – patrie, famille, honnêteté, amitié, éducation – dans un contexte qui s’acharne à les rendre illusoires ?

Quelques scènes du dernier film de Cristian Mungiu me hantent encore, des jours après l'avoir vu pour la première fois. Il ne s’agit ni de l’image finale d’Eliza se faisant photographier pour la remise des diplômes, ni de la scène de l’identification des suspects, ni de celle où le père, bousculé par le copain de sa fille, tombe par terre et disparaît du champ de la caméra. Ce qui me reste encore après le film, ce sont des scènes qui, par leur résonance avec d’autres moments de l’histoire, ont la puissance d’un leitmotiv. Longuement, la nuit tombée, le père s’égare dans un quartier inconnu à la recherche d’un passant qui a attiré son attention et qui est peut-être l’un des suspects de l’agression contre sa fille. Parti à la chasse d’une ombre, il quitte finalement le quartier comme chassé lui-même par les ombres. Sa pérégrination interpelle. Car voici le héros qui avance dans ces scènes et dans l’histoire tel un Ulysse titubant, que ni épouse ni fille n’attendent à la maison, alors qu’il subvient aux besoins de ces femmes avec le même sens du devoir et de la protection qu’un chien voue à son maître. Et c’est peut-être de ces tensions entre réminiscences mythiques et rapprochements prosaïques astucieusement suggérés que les scènes tirent leur force. D’une part, la dérive de Romeo est celle de bon nombre d’hommes et de femmes qui, déçus par l’illusion du progrès et privés de la sécurité de l’existence, poussent leurs enfants à réussir là où ils ont échoué : bâtir une meilleure vie ailleurs, quelque part en Occident. Exilés dans leur propre pays, ils n’ont plus rien à perdre et ne reculent pas devant la compromission lorsque la situation le demande. D’autre part, ces images d’un père déambulant sans véritable but font penser, aussi étrange que cela puisse l’être, à la dérive des chiens errants qui ont marqué, par milliers, les grandes villes de Roumanie. Pareil à ces chiens qui harcelaient les habitants et qu’on tourmentait en retour à coup de pierres, pareil à ce chien que sa voiture a heurté par accident et dont il pleure peut-être le sort en pleurant le sien, Romeo erre et dérive. Une figure fondatrice de l’homme occidental, Ulysse à l’intelligence ondoyante et vainqueur de son exil, rencontre, renversée, une image emblématique de la modernité post-communiste.

L’image de l’Ulysse déchu et inversé s’impose d’autant plus que le médecin tentant désespérément d’assurer à sa fille une bonne moyenne à l’examen de baccalauréat navigue à contrecœur dans les eaux troubles d’une mètis dégradée en débrouillardise, pots-de-vin amicaux, pourparlers et louvoiements, vénalité quotidienne. Le film peint ainsi magistralement la culture de la serviabilité intéressée présente encore dans la plupart des milieux en Roumanie, double négatif de la générosité et du savoir-vivre communautaire de cette nation. Derrière la notion de « corruption » que la critique a reprise pour parler du film se cache cette fois-ci moins la corruption politique que le désespoir du Roumain ordinaire prompt, pour vivre et survivre, à s’endetter moralement, à rendre des services, à faire le gentil, à servir d’intermédiaire, à bricoler des solutions, à se soumettre à la fatalité, à faire pression et à céder à la pression, bref, à avoir peur. Comme aveuglé par la nécessité d’envoyer sa fille à l’étranger, loin de ces eaux troubles, et convaincu du bien-fondé de ses intentions, Romeo s’y enfonce.

Le film ne juge pas, mais observe avec finesse ce no man’s land ambigu dans lequel Romeo dérive. Comment garder sa dignité quand on est condamné à l’exil, qui plus est dans son propre pays ? Comment sauvegarder ses valeurs – patrie, famille, honnêteté, amitié, éducation – dans un contexte qui s’acharne à les rendre illusoires ? Comment encourager les enfants à construire leur existence, quand les seuls modèles offerts par les parents sont la survie, l’abandon de soi et la culture du sacrifice ? Mais surtout, quelle justice et justesse d’action dans un monde et une société injustes ? À la fin du film, il n’est plus important de s’interroger sur l’identité de celui ou celle qui jette la pierre (Mungiu laisse volontairement ce point en suspens), mais sur la possibilité ou l’impossibilité de la jeter sur Romeo tant que nous n’avons pas répondu à toutes les questions que sa situation, qui est peut-être aussi la nôtre, soulève.

Text: Roxana Vicovanu
First published: December 14, 2016

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