Solothurner Filmtage 2026

Once again, Filmexplorer takes the chance of following the Solothurner Filmtage in order to detect the most intriguing filmic works of the new generation. More precisely, we focus on the short and middle-length forms, where sometime the pressure of the production system is less important and the filmmakers can dare to develop strong ideas and original filmic languages.

Still from «Air Horse One», Lasse Linder, 2025
Still from «Air Horse One», Lasse Linder, 2025

Filmexplorer's selection

Contributions by Noémie Baume, Eugénie Bouquet, Giuseppe Di Salvatore, Fareyah Kaukab

Présenté en primeur lors de la pré-soirée du festival, ce court est le fruit du travail de deux étudiantes de la HEAD : Khalissa Akadi et Solveig Carnajac. Il est filmé sur pellicule avec un grain particulièrement visible et un son caractéristique qui lui donnent un aspect vintage, lequel confère également au récit une forme de nostalgie ouateuse renforcée par du jazz omniprésent dans la bande-son.

Les réminiscences du quotidien de Naima, 10 ans, sont en partie floues à l’instar de l’image. L’atmosphère est construite habilement au fil des premiers plans du film. Le spectateur s’immerge dans son quotidien qu’elle partage avec son père musicien. La musique y occupe une place importante de par les répétitions qui se tiennent dans l’appartement. Bien qu’une partie des plans adoptent le point de vue de Naima qui se saisit de la caméra pour filmer ceux qui l’entourent, on est bien loin de l’idéalisation de l’enfance au travers d’univers clos empli d’une forme de naïveté. Les tumultes du monde ne tardent pas à faire irruption au travers de la télévision et de la radio. A cela s’ajoute la crainte de la police liée à la situation irrégulière de l’un des personnages. Menace qui plane insidieusement sur le groupe de musiciens et semble même être en mesure de compromettre leur projet de concert. 

La mise en scène et la photographie sont totalement maîtrisées. A cela s’ajoutent des choix scénaristiques permettant de diversifier les représentations qui circulent en portant à l’écran des personnes racisées et une enfant dont c’est le père qui prend soin. 

Noémie Baume

Khalissa Akadi, Solveig Carnajac | CH 2025 | 10’
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Il n’y a rien de moins original qu’un film sur le Carnaval de Rio, et il n’y a rien de plus original que ce que Felipe Casanova fait du carnaval dans son film. Rien de plus « originaire » devrais-je dire, car dans O Rio de Janeiro continua lindo, il ne s’agit pas de montrer le spectacle des excès mais de faire ressentir les origines du carnaval, ce dont le carnaval est le bouleversement : un ordre qui est un instrument de domination et d’exploitation. Par ce biais, dans la joie de la fête, ce sont les dictatures fascistes – passées et présentes – qui résonnent, en exprimant leurs racines coloniales, dont le racisme de la violence policière d’aujourd’hui n’en est que la dernière manifestation. Mais, encore une fois, ce n’est pas par la voie du spectaculaire que Casanova montre et dénonce la tristesse dont le carnaval est la réponse joyeuse et libératoire. C’est plutôt par l’usage d’images d’archives, qui témoignent seulement indirectement de la violence, en exprimant surtout une mentalité oppressive désormais sédimentée dans l’histoire. Les archives, ici, ne sont pas seulement des évidences documentaires, mais des adresses, parce que le film est entièrement encadré dans la logique du récit épistolaire, forme de la distance et de la nostalgie, mais également de l’adresse et du soin. La voix épistolaire est celle d’Ilma, vendeuse de rue qui a perdu son enfant à cause de la violence policière. La distance de l’histoire se mêle ainsi à la distance entre la mère et son enfant. Le soin de la mère pour son enfant et pour les fêtards auxquels elle vend ses boissons se mêle au soin du film qui par sa texture matérielle (Super 8) semble caresser sa protagoniste, en passant sans continuité des défilés militaires du passé aux défilés contemporains du carnaval. Voilà le Carnaval de Rio à qui l’on a restitué toute son épaisseur de rage et de joie, de douleur et de tendresse. « Continue dans ta beauté, Rio de Janeiro » – comme le dit le titre – est un souhait et un cri, par un jeune réalisateur qui, dans ce carnaval, a trouvé sa voix, de rage et de joie, de douleur et de tendresse.

Giuseppe Di Salvatore

Felipe Casanova | CH-BE-BRA 2025 | 24’ | Pardino d’oro at Locarno Film Festival 2025
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Après le diagnostic de sa tumeur à l’estomac, le doute s’installe : les douleurs au ventre de Luisa sont-elles réelles ou imaginaires ? Elle n’en est pas sûre. Avec son court métrage Ich bin nicht sicher, la réalisatrice Luisa Zürcher livre une exploration vulnérable et pleine d’humour de son expérience avec la maladie. 

Le documentaire animé emploie une subjectivité assumée, baladant le spectateur sur une civière au travers des couloirs labyrinthiques d’un hôpital. Un point de vue volontairement désorientant, entrecoupé de passages drôles et absurdes au contact des soignants, qui prennent la forme d’animaux et qui lui posent toujours la même question : « que faites-vous dans la vie ? ». 

Au-delà de la douleur et de l’angoisse qui accompagnent l’opération, le film confronte aussi le deuil d’habiter désormais un corps changé par la maladie, de devoir s’y habituer et de continuer à vivre. Un témoignage d’une sincérité désarmante qui n’a pas manqué de séduire le public des Journées de Soleure, lui valant le prix du meilleur film d’animation. 

Eugénie Bouquet

Luisa Zürcher | CH 2025 | 10’ | High Swiss Risk Awart at Fantoche Baden 2025, Audience Award at the Solothurner Filmtage 2026
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Je suis une grande praticienne du people watching, cet acte qui consiste à observer les gens dans leurs activités de tous les jours. Personnellement, j’aime leur inventer une histoire. J’interprète leur langage corporel, leurs expressions, les miettes de conversations que je surprends, je les mets bout à bout. Pour le reste, je laisse libre cours à mon imagination. Le moins je sais sur eux, le mieux c’est. Car pourquoi toujours s’encombrer d’informations factuelles ? Au final, qu’est-ce que les faits disent vraiment sur leur vie ? Aurait-ce vraiment une importance de savoir leur nom, leur statut social ?

Et ce sont ces questions que le réalisateur suisso-japonais Taro Spirig explore dans son documentaire expérimental Une chanson meurt quand on ne la chante plus. Il est inspiré par le film D’Est de Chantal Akerman, dans lequel elle archive des images de sa traversée de l’Europe de l’Est après la chute de l’Union soviétique. Spirig décide, lors d’un voyage en Chine, de filmer les personnes qu’il croise dans la rue. Il s’interroge sur la notion d’archives, dans le sens des traces que les images laissent dès qu’elles sont capturées, dès qu’elles sont immortalisées. Il se pose la question de la mortalité, la sienne et celle des autres. Une forme de récit de voyage philosophique sur la vie et la mort, et sur les traces qu’on laisse entre les deux.

Le documentaire est composé de courtes séquences à plans immobiles, toutes tournées dans la rue, en Chine. Le temps accordé à chaque plan permet de s’imprégner du cadre et des personnes observées. Il ne s’agit pas d’une caméra posée au hasard en grand-angle ni d’un time-lapse sans intention. Il y a un sujet, parfois plusieurs, face à cette caméra sur trépied. Des protagonistes auxquels le film accorde le temps d’être observés, sans informations préalables ni informations par après.

Ces scènes sont également ponctuées par des apparitions de Spirig lui-même, qui se filme dans l’espace public, parfaitement immobile, comme s’il attendait le bouton de déclenchement de son appareil photo. La seule chose en mouvement, c’est sa bouche. Un décalage déroutant, mais qui fait son effet. Sa voix nous parvient avec clarté, comme si nous étions tout près, tandis que l’on observe parfois de l’autre côté de la rue, la bouche mouvante et les bruits des alentours en arrière-plan. 

La deuxième moitié du documentaire bascule vers les séquences tournées par la mère de Spirig au Japon. Elle y archive son propre père dans ses dernières années. Là où Spirig s’inspirait de D’Est de Chantal Akerman, sa mère trouve son inspiration dans le court métrage Katatsumori de Naomi Kawase (1994). Là où Spirig s’interroge sur les traces et la mortalité, sa mère filme son père avec le même amour que Kawase porte à sa grand-tante dans Katatsumori.

À la fin du documentaire, il devient évident que Spirig, en précisant qu’il ne commentera pas les séquences qu’il filme, entraîne le spectateur à la dérive. L’absence de commentaire détourne notre vigilance du déroulement de la seconde moitié. Le documentaire laisse ainsi la liberté de reconstruire la chronologie, de réorganiser les éléments selon son propre regard et de tisser les liens qui unissent les images et les histoires.

Fareyah Kaukab

Taro Spirig | CH-DK 2025 | 45’
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Carmen Jaquier, dont le premier long métrage Foudre (2022) a été largement salué par la critique, nous emmène à nouveau dans un univers envoûtant et mystérieux traversé par une quête identitaire. Un court réalisé dans le cadre d’une résidence au Musée d’art et d’histoire de Genève.

Eugénia est actrice et elle se rend au musée pour s’imprégner de son prochain rôle aux côtés des gardiens, corps de métier aussi discret qu’indispensable. On découvre un quotidien professionnel marqué par la proximité avec les objets d’art. L’institution culturelle y est aussi présentée sous l’angle d’un lieu de vie tant pour ceux qui y travaillent que pour les visiteurs qui le rendent vivant. Ceci contraste avec les nombreux plans fixes sur les œuvres au caractère imposant et parfois minéral, tout comme l’architecture du lieu. Des plans qui continuent à ponctuer le récit après que le personnage principal commence soudainement à avoir des comportements étranges lors d’un face à face avec une sculpture. Tout commence par des cris chuchotés, pour ensuite donner lieu à une sorte de danse extatique. L’imprégnation vire à la possession, les yeux révulsés de la protagoniste témoignent de ce glissement vers le fantastique, voire l’horreur. Le montage se fait alors plus rapide et saccadé. Accompagné d’une musique qui s’apparente à des nappes sonores qui accompagnent cette déambulation solitaire, synonyme d’un basculement progressif au-delà du réel, en rupture totale avec les premiers plans à la mise en scène très classique au caractère quasi documentaire. Cette mise en scène de la métamorphose d’Eugénia questionne la manière dont les œuvres nous touchent et nous transforment.

Noémie Baume

Carmen Jacquier | CH 2026 | 23’
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C’est un geste courant du film documentaire que de faire du making-of d’un récit le récit principal du film. Un geste qui donne la sensation d’un surcroît de réel, ou de vérité. C’est donc plutôt inattendu d’opérer ce geste dans le cadre d’un film d’animation, dont on n’attend pas nécessairement du réel. En réalité, par le biais de la fantaisie de l’animation, c’est bien souvent le réel qui en émerge, expressif et puissant. Dans Qui part à la chasse, avec la force expressive de l’animation et de ce geste de mise en avant du making-of du film, Léa Favre nous plonge dans le réel du métier de cinéaste, qui se trouve face aux limites du voyeurisme et du respect des sujets filmés : est-ce que montrer c’est nécessairement assujettir ? Et si son sujet se retourne contre le cinéaste, est-ce que la violence de filmer devient une réponse légitime à la violence de celui ou de celle qui est filmé ? Léa Favre trouve une balance entre la maltraitance subie et celle opérée, en laissant ces questions ouvertes. Très bien soigné dans son animation, Qui part à la chasse rend aussi hommage à la liberté et à la force de l’animation en utilisant des moments de suspension de l’animation, qui la mettent justement en valeur. 

Giuseppe Di Salvatore

Léa Favre | CH 2025 | 11’ | Best Swiss and Best Film at Fantoche Baden 2025
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Le titre de ce film résume bien le travail de cinéaste de Yannick Mosimann, figure inusuelle dans une génération suisse de cinéastes qui, souvent, préfèrent le réalisme documentaire. Il partage avec les plus jeunes l’intérêt pour le film analogique, dont il explore les marges, les edges, en particulier celles qui glissent vers l’abstraction. Avec lui, ce sera donc l’occasion de relancer la question apparemment inactuelle du sens de l’abstraction : est-ce qu’il s’agit d’un retour nostalgique à un expérimentalisme révolu ? Question précieuse, d’autant plus que je trouve non seulement important mais aussi urgent d’y répondre par un « non » sans équivoque. Et c’est justement l’autre mot du titre, wounded, blessé, qui nous met sur la trace de cette réponse. Dans ce film, l’exploration des limites entre le reconnaissable et l’abstrait, dans les images comme dans les sons qui sont fabriqués à partir de la matière filmée elle-même, exprime la continuité entre le naturel et l’artificiel, entre la destruction et la régénération. Filmées dans une forêt à la suite de l’un des incendies qui ont marqué notre époque, les images mais aussi les sons montrent la défiguration d’une nature blessée, dont la beauté laisse transparaître les germes de re-figuration, autant naturels qu’artistiques. Par le biais de l’abstraction en tant que territoire liminaire, nous retrouvons alors l’actualité d’une nouvelle perspective où l’humain s’harmonise avec son environnement (ce qu’on appelle more-than-human perspective). Le territoire liminaire se fait territoire de résilience. Tout en se reliant à une tradition expérimentale bien ancrée dans le passé, Wounded Edges et le travail artistique de Yannick Mosimann se conjuguent au futur.

Giuseppe Di Salvatore

Yannick Mosimann | CH 2026 | 18’ | International Film Festival Rotterdam 2026, Solothurner Filmtage 2026
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Ce documentaire nominé pour le Prix du cinéma suisse propose une plongée immersive au sein d’un univers aussi caché que méconnu : celui du transport aérien de luxe des chevaux de compétition. La caméra s’immisce aux côtés de Legacy, un cheval parmi les meilleurs au monde en matière de saut d’obstacles. La jument doit être déplacée sur les différents continents à la faveur du calendrier des principaux concours hippiques. Faute d’être un cheval ailé, elle se retrouve ainsi très régulièrement enfermée dans des espaces restreints, peu lumineux et notoirement bruyants, entre tarmac et carlingue. 

L’écriture particulièrement soignée et précise donne l’impression que les allées et venues du cheval s’apparentent à un ballet dûment planifié et exécuté avec zèle. Le montage habile et bien pensé parvient à imposer un rythme à un récit de nature pourtant plutôt contemplatif et taiseux. Il s’agit d’un regard observateur, tout à la fois singulier et aiguisé, marqué par une composition attentive des cadrages passant par de nombreux plans fixes construits autour de lignes fortes. Ceci confère une forme de rigueur et de cohérence à un ensemble composite du fait que sont introduites de manière opportune des images au format vertical émanant d’un téléphone portable, ainsi que des extraits de bandes de caméras de surveillance. 

En se contentant de donner à voir sans entrer dans une forme d’explication, le réalisateur parvient à livrer un récit teinté de scènes qui confinent à l’absurde, et mènent le spectateur à se poser la question du sens : quelle image se dégage d’une société qui fait voler des chevaux en business class ? Quel sens attribuer à ces images qui paraissent pour certaines totalement irréelles, à commencer par celle du cheval effectuant des pas sur un tapis roulant ? Vraisemblablement celle d’une société occidentale nageant dans l’opulence et le superflu qui s’achemine irrémédiablement vers son effondrement. 

Noémie Baume

Lasse Linder | 21’ | Locarno Film Festival 2025, Internationale Kurzfilmtage Winterthur 2025, Best Short at the Zürcher Filmpreis 2025
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Still from «Air Horse One», Lasse Linder, 2025

En sortant d’un entretien d’embauche raté, Selma déambule dans un centre commercial pour tromper son sentiment d’échec. Peu à peu, sa présence se fait de plus en plus intrusive : elle s’approprie un casque électronique pour ne plus entendre le monde autour d’elle, puis décide de faire une sieste dans le lit du magasin de meubles. Lorsqu’elle est délogée, Selma trouve une nouvelle manière d’imposer sa présence : par la violence. 

Le court métrage de Kim Gabbi présente un portrait acide de la solitude contemporaine. Il se distingue par son travail de cadrage, très serré, qui refuse de montrer les interlocuteurs de la protagoniste. Tout au long de son errance, Selma n’interagit pas tant avec des personnes qu’avec des professionnels, qui ne peuvent lui offrir que quelques phrases toutes faites. Le résultat est un profond sentiment de solitude traduisant avec subtilité l’incapacité de la protagoniste à se connecter avec le monde autour d’elle et la violence banale d’être traité comme un consommateur plutôt que comme un individu. 

Eugénie Bouquet

Kim Gabbi | CH 2025 | 29’
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