Arriver à temps
par Jean Perret
Ma visite à Winterthur est à la fois fluide, d’une salle à l’autre, et heurtée, fort heureusement, par la diversité des films dont la brièveté oblige d’autant plus de passer d’un univers à un autre en des laps de temps comptés. Mais il faut avoir le temps de prendre pied dans cette ville en Inde. Mani Kaul avec précisément Arrival en ouvre l’horizon en 1979 et ceci pour toujours. Passage en Argentine avec Compraventa où sous le ciel d'une autre grande ville affairée, des amis arrivent à peine à vivre d'un marché noir de lunettes. Puis arrivée sidérante sous des nuages pollués dans un gigantesque paysage minier en Mongolie. Travailleurs et machines reviendront-ils de White Cloud ? Enfin, il y a des arrivées intrigantes, douteuses, dans l’univers infini des pixels, algorithmes et autres intelligences artificielles censées permettre de se fondre dans des dimensions insoupçonnées de la conscience humaine. Ce film, I Am Everything, est-il l’ultime fantasme, le nôtre, qui n’avons de cesse d’arriver à ces films kurz&knapp – courts et brefs ?
Mani Kaul, grand cinéaste né en 1944 et décédé en 2011, fait partie de la haute culture cinématographique indienne, aux côtés de Satyajit Ray, de Ritwik Ghatak, de Guru Dutt… Le programme qui lui était consacré incluait The Cloud Door (1994), un doux conte érotique, et Before My Eyes (1989), ode au Cachemire dont il raconte sans un mot la sereine beauté de ses vallées.
Arrival fait partie de ces chefs-d ’œuvre tels Berlin, Symphonie d’une grande ville (1927) de Walter Ruttmann ou L’Homme à la caméra de Dziga Vertov (1929). Cinquante ans plus tard, Mani Kaul prend de façon remarquable la mesure de la trépidation incessante de Bombay.
Ce plan emblématique : des femmes et des hommes cassent et charrient de blocs de rochers, astreints à un travail épuisant. Au-dessus de la carrière, on voit l’alignement de baraques d’un bidonville. Et au-dessus de celui-ci, des immeubles neufs se dressent sur un ciel blafard qu’aveugle le soleil. En un plan et un mouvement de caméra de bas en haut, l’essentiel est dit d’une société en sauvage développement au compte de l’exploitation spectaculaire d’un lumpenproletariat. Caméra aux aguets, montage au rythme des gestes individuels et collectifs, Arrival est tourné dans l’extraordinaire complexité de la ville et parmi son peuple. Dire aussi l’excellence de la bande-son qui participe à la densité symphonique du cœur battant de ce film et partant de la mégalopole.
Mani Kaul | IND 1979 | 19’
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Il existe des courts métrages qui sont de vrais films et non des tremplins par trop velléitaires pour des longs métrages. Tomás Murphy suit deux comparses qui pratiquent un marché noir de lunettes. Quelques plans suffisent pour comprendre comment ils procèdent dans l’agitation de la ville. La caméra est réactive aux mouvements des corps, porte une forte attention aux visages qui peuvent apparaître flous par brefs moments et dépasser le cadre. Compraventa esquisse une histoire fragmentaire et pour partie énigmatique, mais que le montage sait contenir en une espèce de comédie de survie urbaine. Le copain peintre des rues débarque chez l’opticienne et provoque une échauffourée inattendue avec ses potes. Le personnage principal, celui qui décolle les étiquettes, part alors seul dans la rue. Fuit-il, sinon son sort de laissé pour compte d’une société qui aime voir clair et net ? La chute du film en fait un héros magnifique et solitaire, alors qu’il improvise une breakdance qui le conduit à poser sa tête sur la bâche posée à même le bitume. De son seul œil valide, il semble nous regarder, incrédule.
Tomás Murphy | ARG 2025 | 11’
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Le décor est dramatiquement impressionnant, cette mine de terres rares au profond du sol et à ciel ouvert en Mongolie dans laquelle des ouvriers travaillent dans des conditions lamentables. Les chambres entraperçues délabrées et minuscules dans lesquelles ils se reposent, dénoncent sans appel les sociétés minières. White Cloud est fait de trois matières, outre celle du début, espèce de clip à propos des pollutions qui engorgent l’espace humain. La plus importante est celle de la voix off d’un ouvrier qui décrit le travail et partage ses pensées, en particulier sur l’automatisation des activités d’extraction qui, à terme, pourraient se passer des hommes sur le terrain. Passionnante. Il y a aussi les plans filmés sur place sur un mode documentaire, ces seules images sont essentielles pour prendre la mesure de la réalité. Enfin, et malheureusement surtout, il y a en majorité des images digitalisées qui ne cessent de déformer corps, visages et décors en un flux gélatineux. Le film impose dès lors la question de savoir en quoi la manipulation digitale des images enrichit la vision des phénomènes. De fait, ces arguties visuelles, ces performances digitales, irradient le regard et déréalisent le monde à y perdre pied.
Emmanuel van der Auwera | BE 2024 | 19’
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Terrible, ce que raconte Jeppe Lange. Son moi d’un narcissisme outrancier récite à voix grave et sentencieuse son parcours par un clip de centaines d’images à travers l’histoire des représentations de l’humanité et des récits qui en fondent la mémoire. Suite du délire, il affirme avoir atteint un univers plus doux que celui du langage, où « tout devient lumière ». Une autre temporalité est éprouvée que des vues en perpétuel mouvement habitent ; le spectacle des abstractions de formes et de couleurs ne cesse de s’autogénérer, il est infini. La reproduction éternelle de ce vortex n’a définitivement plus de liens avec la mémoire pour Jeppe Lange mais avec des « new things ». Le chant choral à évidente consonance religieuse baigne ce marasme coloré. Son crescendo orgasmique intersidéral émancipe de la pesanteur du monde. Tout devient esprit, conscience éthérée, dit l’illuminé voyageur nombriliste. De sa voix devenue geignante, il dit voir au-delà de la beauté une constellation, qui a les dehors de formes informes, mais enchantées par les algorithmes du marché digital. Nous sommes invités à perdre pied, sinon à plonger dans cette néo-croyance régressive en un univers décollé du réel du monde. Nous assistons avec I Am Everything à l’émergence d’un point de vue réactionnaire à vouloir être en lévitation par-delà les destins heureux et tant traumatiques des hommes d’hier et ô combien d’aujourd’hui.
Jeppe Lange | DK 2025 | 12’
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