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Zeros and Ones

Zeros and Ones

[…] Estompés, les univers du film noir et du film post-apocalyptique forment la toile de fond d’un drame dont la lumière, la musique et le mouvement constituent avant tout les ressorts.

[…] Dans «Zeros and Ones», l’art d’Abel Ferrara se tourne tout entier vers l’élémentarité de la matière.

Une rame de métro termine sa course dans une station déserte, quelque part dans Rome au bout de la nuit. La photographie saturée de Sean Price Williams accentue la pesanteur du véhicule, que souligne également la composition martiale de Joe Delia. La durée du plan s’étire jusqu’à ce que la machine ait terminé de freiner, après un temps qui aura semblé démesurément long. Ainsi commence Zero and Ones, qui n’aura cesse de décliner la noirceur contenue en germe dans son incipit. Car aucune lumière n’apparaîtra au bout du tunnel dans lequel le film nous plonge d’entrée de jeu. Même une fois que l’action aura repris son cours à la surface, parmi les larges avenues et rues méandreuses qui composent le visage de la ville éternelle, l’obscurité ne se dissipera pas. Force omnipotente, elle contamine toutes les strates de l’œuvre, dans laquelle Ethan Hawke, le visage en partie dissimulé par un masque chirurgical, promène son regard inquiet. Le nouvel opus d’Abel Ferrara parle de temps sombres, à l’heure où une pandémie bat son plein, avec pour toile de fond quelques machinations opérées par les membres d’une élite corrompue. Les géniales interventions d’Ethan Hawke en bonimenteur qui encadrent le film en guise de prologue et d’épilogue, ne sauront lever le voile qui dissimule les enjeux de la trame narrative. Un soldat parcourt la ville, sans que l’on sache quel camp il défend, tandis que son frère, héros d’une révolution dont la cause ne sera jamais révélée, se débat en prison face à ses bourreaux : tels sont, en tout et pour tout, les enjeux de l’intrigue.

Au début de sa carrière, Abel Ferrara aimait à revisiter le cinéma de genre. C’était le début des années quatre-vingt, et un terme collait à toutes les lèvres : postmoderne. La désinvolture avec laquelle le cinéaste new yorkais mêlait les registres, portant le bas vers le haut et inversement, portait à croire qu’il était dans l’air du temps. Désinvolte, Abel Ferrara l’est resté, mais le cinéaste s’est depuis tourné vers d’autres voies, avec un succès que l’on peut qualifier de variable. Avec Zeros and Ones, il lorgne du côté d’une sorte d’expressionisme abstrait, mouvement dont il est savoureux de noter que les postmodernes de la première heure furent les ardents contempteurs, comme si le réalisateur adressait un pied de nez à ses propres débuts. Gardons-nous toutefois des conclusions hâtives : si les égarements du réalisateur de Bad Lieutenant, en roue libre depuis plus de vingt ans, nous ont appris quelque chose, c’est bien que son œuvre se déploie dans un espace à l’autonomie radicale, faisant fi des modes passagères. Avec ce nouvel opus, le cinéma de genre se réinvite dans l’œuvre d’Abel Ferrara, mais passe cette fois à l’arrière-plan. Estompés, les univers du film noir et du film post-apocalyptique forment la toile de fond d’un drame dont la lumière, la musique et le mouvement constituent avant tout les ressorts. Les lignes narratives esquissées sont trompeuses : elles ne mènent vers aucun dénouement ; le seul chemin qu’elles empruntent est celui de l’abstraction.

Dans Zeros and Ones, l’art d’Abel Ferrara se tourne tout entier vers l’élémentarité de la matière. Faire un film, essayer de raconter une histoire, ne sont que prétextes à embrasser l’épaisse noirceur de la nuit, épouser la raréfaction de la lumière ou juxtaposer le réel et ses simulacres numériques, suivant les aléas d’une démarche que le tâtonnement caractérise au mieux. L’œuvre du cinéaste, qui à chaque nouveau galon menace de mordre la terre, se raccroche au seul geste de l’essai. Nulle prétention à la maîtrise ne se donne à voir dans ce qui, plus qu’à une filmographie cohérente, ressemble à une collection d’esquisses. Comme à chaque fois, quelques habiles trouvailles se glissent dans le brouillon dessiné par le réalisateur : répétition ad nauseam d’une formule censée rassurer en temps de pandémie (« we are all negative »), mais dont l’itération dans le contexte de réunions mafieuses produit un effet des plus troublants ; brillantes séances d’improvisation d’Ethan Hawke qui, face à la caméra de son ordinateur, invente un jeu conforme à tous les impératifs de distanciation physique ; peinture saisissante du vide dans lequel baignaient les rues romaines lors du second confinement. En d’autres termes, des propositions de cinéma, lesquelles avaient cruellement manqué en ces temps de pandémie.

 

First published: August 21, 2021

Zeros and Ones | Film |Abel Ferrara | USA 2021 | 85’ | Locarno Film Festival 2021

Pardo for Best Direction at Locarno Film Festival 2021

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