Wolobougou

[…] Un cinéma du réel à la fois éthique, philosophique et profondément féministe.

[…] «Wolobougou» ne se contente pas de témoigner de la communauté Bobo, il se co-construit avec elle.

[…] Il est un film fait par une femme et dédié aux femmes.

« Les femmes donnent la vie et elles donnent aussi la mort. Si nous, on n’accouche pas, personne ne va mourir ».

L’aphorisme d’Honorine Océane Soma – sage-femme militante à la clinique Wolobougou et principale protagoniste du film – pose d’emblée les bases d’une réflexion politique majeure et renverse les structures traditionnelles de la pensée patriarcale sacrale. En liant de manière consubstantielle l’acte de donner la vie à l’avènement même de la mort, Honorine rappelle une vérité biologique et existentielle : les femmes ne sont pas de simples réceptacles passifs de la reproduction, mais déterminent la pérennité et la finitude de l’Humanité. Une parole puissante qui inscrit les femmes comme des agents fondamentaux de toute existence.

Wolobougou de Camille Varenne se présente dès lors comme un cinéma du réel à la fois éthique, philosophique et profondément féministe. Centré sur le quotidien de la clinique-maternité fondée par la douce Honorine – à Farakoba, dans la périphérie de Bobo-Dioulasso au Burkina Faso –, le projet anthropologique de la réalisatrice française s’affranchit des codes classiques du genre documentaire. Par son refus de tout regard en surplomb et par l’effacement de son point de vue au profit de celui des femmes burkinabés, elle décolonise de ce fait les pratiques ethnographiques. 

Loin de s’en tenir à une simple chronique médicale, Wolobougou met en lumière la réalité et les luttes quotidiennes – physiques et morales – des femmes des zones rurales, en témoignant de l’impact délétère de la précarité et du phallocentrisme sur leurs conditions de vie et de santé. Le nom de famille d’Honorine, Soma (« corps » en grec ancien), résonne par ailleurs comme un marqueur fortuit mais significatif. Cette étymologie éclaire la vocation de Wolobougou, dont le toponyme se traduit en dioula par « lieu de la naissance bienveillante ». Le croisement linguistique ne peut ainsi qu’attester de la mission première de la clinique.

Dès l’ouverture du film, l’injonction d’une femme burkinabè, « ne laissons plus les hommes parler à notre place », instaure son principe directeur. La séquence où Honorine marche dans une forêt, luxuriante et préservée, symbolise l’être en accord avec le sauvage. Cette nature matricielle et indomptée incarne la puissance des femmes, affranchie de tout pouvoir masculin : une hétérotopie, un espace « autre » émancipateur. Une émancipation d’autant plus revendiquée qu’Honorine a elle-même été victime de violences domestiques.

En tournant avec une équipe réduite et en hors-champ, Varenne se distancie du statut de cinéaste omnisciente, abolissant ainsi tout rapport vertical lors de la captation filmique : une praxis qui privilégie avant tout une expérience horizontale, respectueuse de l’altérité. Wolobougou ne se contente pas de témoigner de la communauté Bobo, il se co-construit avec elle. Les magnifiques scènes de bains ou d’allaitement s’offrent comme des représentations allégoriques – telles des Maternités, sculptures en bois sacralisant la figure maternelle – dans lesquelles les femmes s’érigent en figures archétypales. Ces images agissent alors comme des dispositifs cathartiques d’amour de soi, de dignité, de réconciliation avec son corps et de célébration du pouvoir de donner la vie.

La parade équestre des sages-femmes et des infirmières de la clinique – filmées en ligne avec des hommes relégués à pied tenant la bride des chevaux – possède également une forte charge symbolique. Cette séquence dans le village détourne les clichés historiquement hypermasculin(istes) du western. Une subversion qui s’accomplit pleinement par le biais de la bande-son : les sifflements à la Ennio Morricone fonctionnent comme un clin d’œil à la fois ironique et politique. En se réappropriant des marqueurs territoriaux et cinématographiques, Varenne traduit formellement un déplacement des dynamiques de domination : les femmes s’emparent de l’espace public et consolident leur sororité.

Pourtant, Wolobougou n’est pas seulement une maternité : il est une structure médicale préventive qui offre gratuitement la pose du stérilet, les pilules contraceptives (souvent à l’insu des maris), le dépistage du cancer du col de l’utérus et du sein, ainsi que les tests du VIH et du diabète. Avec une clinique mobile, Honorine et son équipe prodiguent également des soins dans les campagnes alors que le pays fait face à l’escalade de conflits djihadistes et au durcissement de la transition militaire d’Ibrahim Traoré.

Wolobougou se démarque par sa quasi-absence de figures masculines : il est un film fait par une femme et dédié aux femmes. Un des seuls hommes qui apparaît en gros plan est d’ailleurs contraint par la sage-femme, avec sa diplomatie habituelle, de réconforter son épouse après un accouchement très douloureux.

Alors que des sujets poignants tels que l’excision, les enfants né.e.s du viol ou la brutalité systémique sont abordés dans les séances internes de Wolobougou, il émane néanmoins du documentaire une grande beauté, non seulement plastique mais humaniste. Les arbres centenaires éclairés dans la nuit, les lumières tremblotantes du soir dans des logis modestes, ou les couleurs rosées du ciel sur la campagne burkinabè, reflètent la douceur et la remarquable bienveillance d’Honorine.

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Wolobougou | Film | Camille Varenne | FR 2025 | 66’ | Festival Cinémas d’Afrique Lausanne 2026

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First published: August 22, 2026