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Wheel of Fortune and Fantasy

Wheel of Fortune and Fantasy

[…] Le charme de la narration est indissociable de l’acuité d’un regard porté sur le monde pour en suggérer la complexité – non pas dissimulée, mais bien exhibée par les apparences. Tout est affaire de mise en scène.

[…] La rencontre d’une femme prise pour une autre par une autre femme
Dans un monde où le traçage numérique des êtres appartient
Aux chimères épouvantables du passé.

Une critique jamais n’abolira le hasard d’une œuvre

Comment s’écrivent les histoires ?
En suivant la roue du hasard et de l’imaginaire.

Vous voulez une histoire ?

Dans un court métrage à l’humour potache d’Antonin Peretjatko, une voix off s’adresse au public : « Vous voulez une histoire ? C’est très simple : partez en voyage ». À cette option certain.e.s préfèrent le cinéma, moins coûteux et plus sûr. Cela ne balaie pas pour autant toutes les difficultés, parmi lesquelles celle du choix. Vous voulez une histoire, certes, mais quel genre d’histoire ? Comme une destination, un film se choisit, ce qui peut envenimer les samedi soir. Mais le monde est bien fait, et on dit de la critique que sa mission serait de guider le public vers les films qui valent la peine d’être vus et entendus. De manière générale, on dit beaucoup de choses.

J’aime les histoires qui refusent le manichéisme. Si je suis honnête, je dirai que depuis plusieurs années, les cortèges des bons et des mauvais m’ennuient franchement. Si on me le demande, je répondrai que non, je ne suis pas allé voir le nouveau James Bond. Après tout, chérir le réel pour sa complexité est un droit, n’est-ce pas ? Certain.e.s cinéastes cultivent  cette disposition. Parmi eux.elles, je citerais volontiers Ryusuke Hamaguchi, remarqué à Locarno pour Happy Hours (2015), distingué à Berlin pour Wheel of Fortune and Fantasy (2021) et primé à Cannes pour Drive My Car (2021). Derrière cette ascension fulgurante dans la première ligue des festivals se trame quelque chose de beaucoup plus essentiel, soit l’invention d’une œuvre. À ce stade, on n’a encore rien dit.

Le cinéma selon Ryusuke Hamaguchi

Le cinéma de Ryusuke Hamaguchi est écriture de la vie comprise comme série de coïncidences et de malentendus. On aurait pourtant tort de le réduire aux histoires qu’il raconte. Le charme de la narration est indissociable de l’acuité d’un regard porté sur le monde pour en suggérer la complexité – non pas dissimulée, mais bien exhibée par les apparences. Tout est affaire de mise en scène. Que dire de plus ?

Promenade à travers Wheel of Fortune and Fantasy

Un film est en définitive une association d’images et de sons, et c’est un tort que de vouloir les démêler, les découper au scalpel de l’analyse, l’essentiel est de savoir se promener parmi les fragments qui traînent dans la mémoire une fois la projection terminée. Je n’y peux rien, cela a toujours été comme ça.

De retour d’une séance de photographies, deux femmes assises l’une à côté de l’autre dans un taxi, la nuit, se parlent. L’une raconte à l’autre sa rencontre avec un homme, un autre jour, la nuit également, nouée autour cette matière que les humains savent parfois très bien déployer, la parole. Débute une discussion à propos d’une discussion. Certains esprits malins verraient dans ce dispositif esthético-langagier une mise en abîme du processus de création filmique, qui a beau mimer l’immédiateté du rapport au réel, mais ne repose pas moins, dans ses fondements mêmes, sur un geste de médiation – l’image convoque le monde sans en être l’équivalent, tout comme la discussion entre les deux femmes se réfère à une conversation passée dont elles peuvent retracer le cours sans pour autant la réactualiser. À ces considérations sans doute très éclairantes, je préfère m’oublier dans la contemplation de

Cette coupe
Qui démarque les visages baignés d’ombre et de lumière
Des deux actrices,
Voisines sur la banquette,
Séparées par le montage,
Tandis que dehors
Passe la nuit.

À la fin d’une autre histoire, un bus circule de nuit. Une de ses passagères s’est endormie. Son visage repose contre la vitre, derrière laquelle défilent le monde et quelques fantômes. L’un d’eux monte dans le bus. C’est un vrai salaud, un sanglant opportuniste dont on a fait la connaissance plus tôt dans le récit. Son arrivisme mesquin n’est étranger ni à la déchéance d’un Professeur de français à l’Université, ni à l’éclatement de la vie familiale de la passagère du bus. Savoir cela fait froid dans le dos, n’est-ce pas ?

La nuit sera courte dans la troisième histoire. La lumière du jour, en revanche, ne sera pas décevante, puisqu’elle rendra possible

La rencontre d’une femme prise pour une autre par une autre femme
Dans un monde où le traçage numérique des êtres appartient
Aux chimères épouvantables du passé.

First published: October 13, 2021

Wheel of Fortune and Fantasy | Film | Ryusuke Hamaguchi | JAP 2021 | 121’ | Zurich Film Festival 2021

Silver Bear Grand Jury Prize at the Berlinale 2021

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