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Wet Sand

Wet Sand

[…] L’histoire est d’abord racontée par des gestes, des regards, des raccords, des durées de plan ; ensuite seulement, elle prend la forme d’un récit. Le drame est stylisé par son évidence, sans pour autant être mis à distance.

[…] Baiser tendre et pudique, preuve éclatante d’un amour tenu secret. Elle comprend ce que le public, dans la salle, savait déjà sans en avoir peut-être conscience.

Wet Sand. Deux mots, dessinés en bleu par l’éclairage au néon au-dessus de l’entrée du bar. Les lettres, au tracé tout en courbes, ont des airs d’Amérique. En face, la mer s’étend dans son immensité. Une ligne démarque les eaux du ciel. Cela s’appelle l’horizon. La nuit tombée, le bruit des vagues berce les songes des vivants. À l’intérieur du bar, un claquement de porte signale l’entrée d’un client. « – Bonsoir. – Bonsoir. » Des solitudes se déploient, à l’abri des rires moqueurs que l’on entendait sur la terrasse l’après-midi. Nul besoin d’en dire trop : la serveuse, le patron et l’habitué des lieux savent se contenter du silence. Les rares mots échangés sont comme de menues pièces de monnaie laissées en guise de pourboire ; leur vraie valeur réside dans le geste de celui qui les a abandonnées sur le comptoir. Les corps de ces êtres parlent un langage qui ne connaît pas le mensonge. Leur raideur dit le poids d’une vie où les matins se succèdent chiffonnés comme des mouchoirs imbibés de chagrin. La moue boudeuse de la serveuse laisse deviner que malgré les couleuvres avalées, elle n’obtempère pas. La fixité du regard du client, perdu quelque part au-dessus de son verre, accuse une tristesse que seules peuvent causer les pertes irrémédiables. Figure hiératique à la noblesse cousine d’un Yves Montand ou d’un Robert Mitchum, le patron (Gia Agumava) cherche à préserver sa dignité dans un monde qui s’efforce chaque jour de la lui ôter. Nés sur un coin de terre dont on ne semble pouvoir s’arracher, ils ont tous les trois des airs de naufragés usés par le ressac de la mer. Wet Sand : le nom d’un refuge où sécher ses larmes.

À la limite, Elene Naveriani n’aurait pas eu besoin de raconter d’histoire. C’est un peu comme si, avant même qu’elle ne commence, on l’avait déjà vue venir – comme un train qui, avant de faire irruption dans notre champ de vision, a été annoncé par le crépitement des rails. Non parce que la cinéaste enfonce des portes ouvertes, bien au contraire. Cela tient au fait que la mise en scène anticipe l’action. L’histoire est d’abord racontée par des gestes, des regards, des raccords, des durées de plan ; ensuite seulement, elle prend la forme d’un récit. Le drame est stylisé par son évidence, sans pour autant être mis à distance. À l’inverse, le film nous y plonge d’entrée de jeu. Le tragique de l’histoire est d’abord celui d’une situation. Exposée avec autant de finesse que de fulgurance, celle-ci nous devient si familière que chaque mouvement de l’intrigue peut être anticipé. En vérité, le drame tout entier est contenu en germe dans les premiers plans : un bar au bord de la mer, quelques personnages marginaux et solitaires, une douleur sourde en arrière-plan. Plus tard, la mort d’un homme rend manifeste la souffrance que la petite société du bistrot s’efforçait jusqu’alors de contenir. Pour les spectateurs, la rupture introduite par le décès n’est qu’apparente : elle coïncide simplement avec la mise en place de cet artifice que l’on appelle récit. Pour conduire ce dernier, il fallait un regard extérieur. La petite-fille du défunt arrive en ville. À travers l’embrasure d’une porte, elle surprend le tenancier en train d’embrasser le cadavre de son grand-père. Baiser tendre et pudique, preuve éclatante d’un amour tenu secret. Elle comprend ce que le public, dans la salle, savait déjà sans en avoir peut-être conscience. Le silence du bar, au début du film, était celui d’une souffrance étouffée ; un silence de non-dits et de tabous. Le bruit des pas sur les catelles ne le brisait pas ; il en accentuait la douleur.

Le récit lève le voile d’implicite qui recouvrait les premiers plans. Il actualise ce qui y était suggéré. Aussi, il ne ménage guère de surprise ; l’intrigue se noue et se dénoue sur fond de préscience. Depuis vingt ans, le patron du bar aimait un autre homme. Le climat d’intolérance de la ville les obligeait à vivre leur amour en cachette. Suite au suicide de son amant, la vérité éclate au grand jour. Partout où elle va, la petite-fille du défunt essuie le rejet des habitants, sauf dans les bras de la serveuse du Wet Sand. Défi à l’homophobie ambiante, débute une nouvelle histoire d’amour. Au cours d’une scène terrifiante qui rappelle le lynchage mis en scène par Fritz Lang dans Fury, un groupe d’hommes met le feu au bar. Les deux jeunes femmes auront eu le temps de s’échapper avant que les flammes ne consomment l’édifice. C’est au moment de s’achever que le film surprend. Le nouveau couple choisit de rester au bord de la mer, alors qu’on imaginait la fuite comme seule issue possible, sans doute induit en erreur par le souvenir des dernières images de Red Ants Bite, le précédent court-métrage d’Elene Naveriani, où deux hommes attirés l’un par l’autre laissent Tbilissi derrière eux. Au contraire, les derniers plans montrent les deux femmes affairées à servir des clients dans le jardin de la maison du grand-père, transformée en restaurant, où l’on retrouve les deux mots tracés au néon sur lesquels s’ouvre le film. Ce sont des images de bonheur. Un bonheur nu, dont Wet Sand est devenu le nom.  

First published: September 05, 2021

Wet Sand | Film | Elene Naveriani | CH-GEO 2021 | 115’ | Locarno Film Festival 2021

Best Actor (Gia Agumava) at the Locarno Film Festival 2021

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