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Vous ne désirez que moi

Vous ne désirez que moi

[…] Filmer longuement la parole au profond de sa respiration, de ses tâtonnements, de ses hésitations parfois, et tout à la fois mue par l’urgence de graver une mémoire de cette expérience renversante, despotique, étourdissante, c’est le travail qu’accomplit «Vous ne désirez que moi».

[…] La rigueur de la mise en scène par la tenue des plans séquences et des mouvements panoramiques en synchronie parfaitement harmonieuse avec la circulation de la parole place le récit à l’abri de toute dérive pathétique et complaisance voyeuriste.

Screeners in Swiss cinema theatres 

Ce besoin impérieux de Yann Andrea de parler, de se parler, de chercher à élaborer par le verbe ce dont est fait ce considérable amour tendu entre sidération et accablement qu’il partage avec Marguerite Duras, c’est l’ambition impressionnante de Claire Simon de le filmer. Filmer longuement la parole au profond de sa respiration, de ses tâtonnements, de ses hésitations parfois, et tout à la fois mue par l’urgence de graver une mémoire de cette expérience renversante, despotique, étourdissante, c’est le travail qu’accomplit Vous ne désirez que moi.

Michèle Manceaux s’emploie à la demande de Yann Andrea d’enregistrer en 1982 sur des cassettes audio son récit et ce sont ces cassettes réapparues des années plus tard, après le décès de la journaliste, qui vont donner lieu à la publication en 2016 de Je voudrais parler de Duras (Fayard/Pauvert) dont se nourrit rigoureusement le film. Les conversations, proches d’un soliloque, sont filmées en l’absence de Marguerite Duras. Pourtant, son absence est pesante, tant on perçoit sa présence au rez-de-chaussée de la maison ; les coups de téléphone sont les siens, ces courtes stridences qui tentent de perturber la sérénité de la conversation.

Il n’est pas important de se réclamer de l’érudition de son œuvre littéraire à elle ni de la connaissance de sa vie universitaire à lui ni de connaître leurs âges. Nul besoin de savoir qui est la journaliste, Michèle Manceaux ni ses liens avec l’écrivaine à proximité de laquelle elle vit à Neauphle-le-Château. Le récit se suffit à lui-même. Deux rencontres sont consignées, au cours desquelles l’homme décrit les liens passionnels dont il fait l’expérience unique depuis deux années (ils vivront ensemble pendant seize années, jusqu’à la mort de Marguerite Duras en 1996). Comment son amour fait de lui le prisonnier d’une femme qui tient à le posséder tout entier, à l’humilier, à en nier l’homosexualité, à le détruire, afin de le reconstruire, ne fut-ce qu’en lui donnant un nom de son choix.

Claire Simon met en scène ce face-à-face en ne cessant de lier visuellement les deux protagonistes en une espace et une temporalité intensément cinématographiques. La réalisatrice construit une dramaturgie saisissante invitant le spectateur à imaginer l’enfer de cette relation, son évidente beauté, sa dimension de tragédie et de bonheur. La rigueur de la mise en scène par la tenue des plans séquences et des mouvements panoramiques en synchronie parfaitement harmonieuse avec la circulation de la parole place le récit à l’abri de toute dérive pathétique et complaisance voyeuriste. Claire Simon est au cadre, ses prises de vues atteignent parfois quarante-cinq minutes… On sait par ailleurs qu’elle a le talent de diriger les acteurs/personnages de ses films tant documentaires que de fiction, de façon à ce qu’ils soient rendus à la vérité intime de leur présence. Ici, Swann Arlaud est d’une sobriété intelligente, remarquable, comme Emmanuelle Devos, ils sont dépouillés de toute afféterie de jeu (que le cinéma français affectionne tant).

Le récit aménage des excursions hors du salon dans lequel les rencontres se déroulent. Voir les vues d’une plage et de la mer lors de l’arrivée en car de Yann Andrea auprès de l’écrivaine, d’une cabine téléphonique bellement éclairée pour convenir du premier rendez-vous, d’un vernissage d’une exposition consignant la solitude de Yann en société. Point d’illustration par ces scènes, mais la volonté d’ancrer par brefs moments le récit du jeune amant dans la réalité d’un hors champ. Par ce principe de réalité caractéristique de Claire Simon, les échanges érotiques, le « faire l’amour » des amants, font l’objet à deux reprises, par effets de montage-surprise, de dessins explicites des ébats amoureux. Par ailleurs, l’homosexualité de Yann Andrea, si violemment condamnée par Marguerite Duras, est actualisée au sein du film par une séquence de drague dans une forêt. Et Yann Andrea d’errer parmi des hommes en quête de plaisirs éphémères.

Car le temps poursuit son cours hors du territoire du couple passionnel, dans la réalité donc, et nous accompagnons Michèle Manceaux chez elle, où elle tape à la machine, se couche, rêve de Yann et Marguerite. Son compagnon la rejoint dans le sommeil et au lendemain matin, suit une scène de leur vie quotidienne, faite de tendresse complice d’une émouvante banalité. Ce choix narratif consistant à insérer dans le récit de Yann Andrea et Marguerite Duras déchirés d’amour celui de la journaliste et de son couple réunis en amour a valeur contrapuntique. Claire Simon paraît pouvoir prendre la mesure de cet amour-là à l’aune de celui-ci, une manière de recul et d’adaptation de la distance nécessaire afin d’écouter, de regarder ce scandale magnifique, ce comment Vous ne désirez que moi.

Quelques rares images de India Song (1975) en rappellent le charme ensorcelant, on sait le cri d’amour solitaire du vice-consul de Lahore! Un autre document est définitif, qui voit Marguerite Duras diriger Yann Andrea dans une scène de L’Homme atlantique (1981) avec une autorité cinglante. Elle est en train de régler son pas, de domestiquer sa présence, de façonner sa légitimité à être son homme.

 

First published: May 11, 2022

Vous ne désirez que moi | Film | Claire Simon | FR 2021 | 105’

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