Übergang
[…] Un hommage distingué et humble, un salut pour toujours au cinéaste et à son rapport au monde et aux gens qui l’ont habité.
Text: Jean Perret
Quelle belle attention que de penser cet hommage comme un geste cinématographique conçu avec cette personnalité de référence, en sa présence, parmi ses images, ses films, les documents de vie, ses entretiens et déclarations. C’est son chef opérateur, Peter Badel, et son monteur, Chris Wright, qui organisent ce Übergang en donnant la mesure sans emphase de qui fut Thomas Heise, mort à Berlin le 29 mai 2024 à l’âge de 69 ans. Il avait commencé à tourner le jour de l’an 2024 un film dans sa rue, la Schönhauser Allee, dans ce Berlin-Est et dans le monde alentour dont Thomas Heise a été un observateur d’une intelligence et d’une lucidité remarquables. Il vécut la chute du mur de sa ville début novembre 1989 avec une intensité propre au mouvement collectif de cet événement considérable.
Deux jours de tournage seulement, puis Thomas Heise fut trop faible pour faire montre plus avant de son talent de cadreur rigoureux des paysages et des visages dans la profondeur de leurs expressions politiques, historiques et humaines. Le montage du film intègre, sans heureusement imposer un seul fil chronologique, des images récurrentes de la Schönhauser Allee tournées dans la vision de Thomas Heise. Ces fortes images en noir et blanc ne sont pas de lisses copies, mais un hommage distingué et humble, un salut pour toujours au cinéaste et à son rapport au monde et aux gens qui l’ont habité.
Son parcours de formation est difficile, imprimeur par obligation, puis à 20 ans assistant-réalisateur à la DEFA tout en suivant des cours du soir pour obtenir son baccalauréat. Il entre à la Hochschule für Film und Fernsehen Konrad Wolf, mais n’achève pas ses études, trop attaché à garder sa liberté de création. Plusieurs de ses films des années 1980 sont censurés et mis à l’ombre de tiroirs secrets. Et Thomas Heise savait que tôt ou tard ils gagneraient l’espace public. Une forte tête, Thomas Heise ? Il n’échappera pas à la police politique du régime communiste, la Stasi, qui fit des rapports appliqués sur ses activités.
Le titre du film suggère le deuil qui est le passage de la vie qui s’achève – voir le plan pudique de Thomas Heise sur son lit de mort. Et tout à la fois la transition d’un régime totalitaire à l’Allemagne réunifiée. Dans une filmographie impressionnante, deux œuvres sont en particulier mises en évidence, Stau, jetzt geht’s los (1992), dans laquelle Thomas Heise rencontre des jeunes de l’extrême droite à Halle. Le film donna lieu à de vifs débats. Fallait-il leur porter attention et même leur donner la parole ? En 2019, Heimat ist ein Raum der Zeit est une œuvre d’une passionnante maturité, qui embrasse avec une émotion et une clairvoyance rares une histoire de famille, de génération, d’un pays et de ses drames et espoirs – voir texte et entretien.
Thomas Heise avait donné quelques recommandations à propos d’un film à venir après sa mort. Ce film-ci est dans tous les cas en dialogue intime avec lui et ne saurait, je crois, lui déplaire.
Info
Übergang – Transition | Film | Peter Badel, Chris Wright | DE 2026 | 120’ | Locarno Film Festival 2026
First published: August 22, 2026