Time to the Target

[…] Rithy Panh, le cinéaste du génocide cambodgien, disait et écrivait à quel point la répétition avait vertu d’approfondir la compréhension de phénomènes. Vitaly Mansky le sait en explicitant l’agrandissement nécessaire, d’un été à un autre, du cimetière des soldats.

Text: Jean Perret

Certes, il y a 1000 km entre la ligne de front et Lviv, à l’ouest de l’Ukraine à proximité de la Pologne. Certes, une grande distance existe entre la guerre en activité effroyable et une ville préservée des affrontements directs. Et pourtant. Le temps mis par un missile russe pour menacer Lviv est de quelques minutes, de sept au juste, disait Vitaly Mansky lors d’une rencontre au Filmpodium à Zurich début octobre 2025. Un missile, tel qu’il avait tué peu de temps auparavant une famille avec ses quatre enfants.

Vitaly Mansky est ce cinéaste majeur d’origine ukrainienne, né à Lviv en 1963, puis domicilié à Moscou où il occupa une place importante dans la réalisation, la production et la diffusion de documentaires du temps de la perestroïka. On lui doit une quarantaine de films documentaires, parmi lesquels les exceptionnels Putin’s Witnesses en 2018 et Under the Sun en 2015, tourné en Corée du Nord où il s’ingénie de filmer ce qui est à l’ombre du soleil d’un régime totalitaire. Il a tourné en 2023 Eastern Front avec Titarenko Yevhen au cœur des affrontements et il filme ici la vie quotidienne dans ses expressions les plus normales. Le début de Time to Target, le réveil de la ville, s’inspirant discrètement de l’ouverture de L’Homme à la caméra de Dziga Vertov (1919), paraît baigné de quiétude dans un territoire urbain que de puissants véhicules nettoient à grandes eaux. 

Pourtant. C’est aussi le début de la journée du personnage principal du film, qui est à vrai dire choral : il est composé des musiciens de l’armée réquisitionnés pour accompagner d’une musique sépulcrale les cortèges mortuaires qui se dirigent vers le cimetière militaire. Ils parcourent les rues, la vie des gens est suspendue, eux qui rendent hommage en silence, parfois à genoux.

Vitaly Mansky sait mettre deux dimensions des événements en évidence par des choix rigoureux de mise en images et de montage, étant dit que le récit ne recourt ni à des entretiens ni à des commentaires (sinon celui liminaire en tout début du film). La lenteur des cortèges fait impression, les cercueils sont portés à pas mesurés, acheminés au rythme de la marche des familles et des sympathisants qui les accompagnent. Le déroulement narratif fait sien ce temps suspendu de deuils collectifs au sortir des églises, des maisons particulières, des lieux de recueillement en ville, comme à la campagne parfois. C’est pourquoi le film doit à l’évidence durer trois heures, afin de prendre la mesure de cette normalité qui est celle d’un pays en guerre sur fond de sirènes récurrentes enjoignant les gens à se réfugier dans des abris.

L’autre décision du cinéaste est de développer le récit de Time to Target sur le principe de la répétition. On ne cesse de rejoindre le cimetière militaire de Lviv, on ne cesse d’écouter les mélopées de l’orchestre. Sinon, les musiciens attendent patiemment dans un bus afin de pouvoir à nouveau prendre position pour l’accomplissement du rituel qui consacre les morts de la patrie. Rithy Panh, le cinéaste du génocide cambodgien, disait et écrivait à quel point la répétition avait vertu d’approfondir la compréhension de phénomènes. Vitaly Mansky le sait en explicitant l’agrandissement nécessaire, d’un été à un autre, du cimetière des soldats.

Le film raconte l’importance du culte des morts et d’une culture nationaliste omniprésente, que conforte le point de vue de Vitaly Mansky. Ce patriotisme est instillé dans les écoles, au théâtre, dans la rue où s’exposent les panneaux des soldats morts. Chacun est honoré post mortem, chaque famille reçoit une médaille. Cette séquence est particulièrement émouvante par l’attention portée aux visages essentiellement de femmes, marqués par la tristesse, la souffrance du deuil.

Et mêlées à cette narration de longue haleine, différentes scènes révèlent quelques visions et des avis différenciés au sein d’une société collectivement solidaire de la nation. Des citoyens et citoyennes sont attablés sur les terrasses, d’autres dansent sur des places publiques, s’adonnant à des fêtes, fréquentent des théâtres. On s’amuse ici à tirer à la carabine de plomb sur un portrait de Poutine et là à houspiller un mannequin à son effigie pendu à un gibet. Il y a aussi une scène à caractère quelque peu énigmatique, lorsque quelques manifestants semblent contester un certain ordre établi, des fonctionnaires ne devraient-ils pas être envoyés au front et n’y a-t-il pas urgence de réunir plus d’argent pour soutenir les soldats partis à la guerre ? Quant à des groupes de touristes, ils sont instruits de l’histoire de la ville, des églises et de la présence de jésuites dans le passé.

C’est l’histoire de cette évidence que conte Vitaly Mansky, la coexistence de deux, trois strates de réalité qui se chevauchent dans l’expérience de la vie d’une ville et partant d’un pays en guerre. Pour sa part, le sol du cimetière conte grâce à trois fossoyeurs, figures importantes parmi les personnages secondaires, les histoires héritées de la période soviétique et de ses pratiques mafieuses. Histoires de couches d’ossements déterrés pour laisser place à la nouvelle génération de victimes…

Vitaly Mansky, qui cosigne l’image de Time to Target en plans fixes avec Roman Petrusyak, propres à une observation patiente de l’écoulement du temps civil et militaire. On pense aux images de Serguei Loznitsa, autre grand cinéaste ukrainien, voir par exemple sa collection de 28 épisodes entre 5’30’’ et 15’25’’ diffusés par ARTE. Plans fixes tenus, hormis ce moment pendant une prise de vue au cimetière, quand explose à proximité, derrière des arbres, un missile : la caméra s’inquiète, bouge, cherche un autre repère, ne sait où aller.

Les plans sont d’autant plus convaincants quand ils alternent des cadrages larges et rapprochés et construisent des espaces portant attention à la profondeur de champ. Précieux moments propres à la réflexion, à la méditation. Ainsi la fin du film est exemplaire. À l’étendue du cimetière et à sa multitude toujours agrandie de tombes correspond le grand nombre des très jeunes soldats alignés au premier plan face à la caméra. Vitaly Mansky filme leurs visages. Le silence est martelé par le battement au vent des drapeaux ukrainiens plantés sur chaque tombe. Les morts et les vivants sont réunis en une même image, qui est tragédie d’un peuple et de sa jeunesse en danger de mort.

Info

Time to the Target | Film | Vitaly Mansky | LV-CZ-UKR 2025 |179’ | Filmpodium Zürich

More Info 

First published: October 17, 2025