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This Is My Desire

This Is My Desire

Filmer le vivant avec du vivant. Fait de plus en plus rare et parti pris audacieux, Arie et Chuko Esiri ont choisi de tourner leur premier long métrage en pellicule. Appétence communicative pour les couleurs, les matières, les peaux, la lumière, le mouvement, magnifiés ici par un 16 mm vibrant et chaud.

Mofe et Rosa habitent un quartier populaire de Lagos, mégapole côtière du Nigeria. Tous deux sont contraints de cumuler les petits boulots pour survivre. Mofe est électromécanicien. Rosa est coiffeuse. Mofe est agent de sécurité. Rosa est barmaid. Mofe vit avec sa sœur et ses neveux. Rosa a la responsabilité de sa cadette. Tous deux cherchent à obtenir un visa pour l’Europe. À hauteur d’homme et de rue, This Is My Desire fait le récit de ces destins entravés. Voici du cinéma qui n’exhibe jamais sa maîtrise, porté par un souffle discret qui circule au-delà des images et des péripéties. Ce souffle est celui de la vie, captée dans ses tragédies silencieuses et ses petits riens qui sont (et font) pourtant tout. Une famille décède dans un accident domestique. Une adolescente fait une fausse couche. Le sort frappe mais le film demeure à l’écart du mélodrame. Il reste stoïque, centré sur le quotidien. À l’image des personnages qu’il met en scène, il va de l’avant. Les jumeaux Esiri imposent leur temporalité – une forme de langueur discrète, pénétrante –, leur façon de regarder – jamais trop près des protagonistes, et le plus souvent au travers d’éléments du décor qui les encadrent, les enferment.

Lagos est décrite comme une ville palimpseste. Un royaume de la débrouille et du provisoire. Les cinéastes n’essaient pas d’en recomposer le puzzle – ils n’ont que rarement recours au plan d’ensemble. Ils cherchent plutôt à nous faire ressentir le tout par la partie. Cela peut être un détail génial comme ce tableau électrique défectueux sur lequel s’acharne Mofe tout au long du film. Enchevêtrement vicieux de câbles dans lequel il vaut mieux savoir à l’avance où l’on met les doigts. Mofe le réparateur, qui doit aussi se dépêtrer de la jungle bureaucratique de son pays, d’un père indigne, d’une succession douloureuse. La synecdoque fonctionne à plein. De son côté, Rosa se cherche. Dans chaque scène ou presque, elle arbore une nouvelle coiffure. Se rêve-t-elle en grande sœur responsable ? Souhaite-elle s’émanciper de sa condition au bras d’un riche étranger ? Cherche-t-elle à se mettre à l’abri du besoin en épousant à contrecœur le vieux modèle patriarcal ? À ces questions, le film ne donne pas de réponse, pas plus qu’il ne juge ces deux errances ou ne récompense notre désir de les voir se rencontrer, se prêter main forte. Refusant cette facilité scénaristique, il s’en tient à sa structure en diptyque, et ne laisse se côtoyer la jeune femme et le quadragénaire qu’à la faveur d’une image furtive et sans conséquence sur la suite – quand la chance de rejoindre l’Europe, elle, s’est définitivement envolée.

Voici du cinéma néoréaliste comme on en voit à chaque émergence d’une « nouvelle vague ». Avec, au fond, toujours les mêmes invariants : urgence à dire le réel, confiance dans le pouvoir révélateur de la caméra, défi à l’industrie filmique dominante. Chronique amère de ce qui précède la migration, pied de nez au tout-venant commercial made in Nollywood, This Is My Desire est une belle pierre dans le jardin du cinéma nigérian.

First published: February 10, 2021

This Is My Desire – Eyimofe | Film | Arie Esiri, Chuko Esiri | NGA-USA 2020 | 110’ | Black Movie Genève 2021

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