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The Other Side of Everything

[…] Par ces deux portes l’hommage à la mère devient peut-être aussi une critique envers elle : il était bon de lutter contre l’ignorance à la base des populismes, mais à l’opposition de lutte, il aurait peut-être fallu ajouter le dialogue avec les masses qui ont soutenu les dictatures.

[…] Au fond, il s’agit de la balance et de la tension entre deux générations, l’une marquée par l’enthousiasme rebelle de 68, l’autre par les horreurs de la guerre des année 90, la première toujours prête à manifester dans la rue, la deuxième repliée dans la dimension privée et prête à quitter le pays plutôt que d’y lutter.

[…] Le portrait historique qui met en évidence la complexité va de pair avec un précis repli sur la vie privé et l’intimisme familial, expression du désenchantement par rapport à tout discours politique ayant une portée collective.

Pendant tout le film nous ne nous éloignons pas d’un appartement de Belgrade, mais une bonne partie de la récente histoire serbe semble y passer. Grâce à la figure exceptionnelle de la mère de la metteuse en scène, Srbijanka Turajlić, et grâce à l’histoire d’un bâtiment spécial par son histoire et son positionnement, Mila Turajlić réussit à aller en profondeur dans la vie privée de sa famille et dans la vie publique de la Serbie en même temps. Le bâtiment se trouve à proximité du palais du gouvernement et en face de l’ambassade américaine ; suite à l’installation du régime socialiste de Tito, l’appartement des Turajlić, famille d’avocats reliés depuis le début du XXe siècle à la politique nationale serbe et yougoslave, se trouve divisé et attribué en partie à des familles prolétaires. Deux portes séparent la bourgeoisie et le prolétariat, et resteront fermées pour 70 ans.

C’est à partir de l’histoire particulière de ces deux portes que Mila Turajlić reconstruit son récit familial, qui relie la fondation de la Yougoslavie – à laquelle son arrière-grand-père a participé – au retour actuel de l’hystérie nationaliste et fasciste, en passant par la dissolution de la Yougoslavie, le régime de Slobodan Milošević et la guerre scandaleuse qu’il a déclenchée. La voix bourgeoise et intellectuelle de Srbijanka Turajlić domine ce récit : nous découvrons une mathématicienne, professeure à l’Université de Belgrade, une femme forte qui a été à la tête des mouvements étudiants contre Milošević mais aussi une fille d’avocats jalouse des privilèges de la bourgeoisie, une figure illuminée qui a courageusement défendu la raison et résisté contre les vagues dictatoriales et fascistes en Serbie, ainsi qu’une mère attentionnée qui soigne l’argenterie de famille en pensant à l’héritage de ses deux filles. Courage civil et désenchantement se mélangent dans l’histoire d’une famille illuminée et élitiste à la fois, une famille qui n’a jamais accepté de dialoguer avec le populisme.

Les deux portes fermées, alors, racontent l’autre côté de l’histoire glorieuse de la résistance aux dictatures. Par ces deux portes l’hommage à la mère devient peut-être aussi une critique envers elle : il était bon de lutter contre l’ignorance à la base des populismes, mais à l’opposition de lutte, il aurait peut-être fallu ajouter le dialogue avec les masses qui ont soutenu les dictatures. Ces portes auraient dû être ouvertes, l’ennemi aurait dû être converti et non seulement combattu pour empêcher l’éternelle résurgence des dictatures. Alors Madame Nada Lazarev, la voisine prolétaire de l’autre côté des deux portes, sympathisante de Tito et de Milošević, devient peut-être la figure centrale de The Other Side of Everything, surtout par son absence, par l’oubli orgueilleux de Srbijanka, par l’approche timide de Mila, qui réussit à la filmer et lui parler juste avant qu’elle ne meure.

Je veux souligner cet aspect du film car la force de ce documentaire est justement dans la balance et la tension qui émergent entre l’hommage à Srbijanka Turajlić – peut-être l’aspect le plus évident du récit familial – et la critique un peu timide à son endroit, qui ne parvient pas à prendre la forme d’une alternative politique à sa position forte. Au fond, il s’agit de la balance et de la tension entre deux générations, l’une marquée par l’enthousiasme rebelle de 68, l’autre par les horreurs de la guerre des année 90, la première toujours prête à manifester dans la rue, la deuxième repliée dans la dimension privée et prête à quitter le pays plutôt que d’y lutter. Pendant l’extraordinaire discussion après la projection du film au FIFDH de Genève, qui a accueilli mère et fille, nous avons pu constater la centralité de cette thématique intergénérationnelle. En 2018, cette dernière semble prendre une nouvelle forme, à savoir une différence entre deux sortes des désenchantements : chez Mila, le manque complet de croyance en toute politique qui veut parler aux masses, et chez Srbijanka, la désillusion de la démocratie elle-même, qui se traduit par une récupération des valeurs de la Yougoslavie socialiste, où les droits sociaux devraient primer sur les droits démocratiques – une position paradoxale pour Srbijanka, si l’on pense que c’est justement là l’argument qui soutient les tendances dictatoriales dans les démocraties contemporaines…

En présentant le film, la directrice du FIFDH a raconté comment le Festival a pu soutenir le montage de The Other Side of Everything… il y a plus de cinq ans ! C’est l’occasion de souligner le difficile processus de montage du film, qui n’exprime rien d’autre que la difficulté de Mila Turajlić, et de toute une jeune génération, de juger et prendre position par rapport à l’histoire récente de la Serbie. Le résultat est un récit compliqué et complexe – mais aussi très réussi car toujours captivant. Le portrait historique qui met en évidence la complexité va de pair avec un précis repli sur la vie privé et l’intimisme familial, expression du désenchantement par rapport à tout discours politique ayant une portée collective. Le fil rouge de la bourgeoisie semble alors demeurer l’essence de ce récit familial – et c’est justement ce qui émerge à la fin du film. Srbijanka Turajlić obtient la restitution des parties expropriées de l’appartement et les deux portes sont finalement ouvertes de nouveau : non pas pour un dialogue avec l’« autre côté de toute chose », mais pour une réappropriation qui élimine tout côté autre…

The Other Side of Everything et, justement, l’autre côté de toute chose, sont, respectivement, une documentation bien construite, complexe, urgente, et une dimension essentielle de la vie sociale et politique. Mila Turajlić raconte magnifiquement une histoire particulière traversée par l’Histoire, une histoire particulière qui a su faire l’Histoire tout en en manquant peut-être le rendez-vous principal : la rencontre et le dialogue avec une autre histoire particulière, celle de Madame Lazarević, celle au-delà des portes de la honte, des portes qui voudraient séparer la raison et l’intelligence civile de la déraison des populismes fascistes.

First published: March 16, 2018

The Other Side of Everything | Film | Mila Turajlic | FR-SRB-QAT 2017 | 104’ | FIFDH Genève 2018, Visions du réel 2018

Grand Prix Documentarie at the International Documentary Festival Amsterdam (IDFA) 2017

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