The Interpreter
[…] Maîtrisé, saisissant et poétique – entre documentaire expérimental, performance et essai visuel.
Text: Kim Figuerola
Le Nationality and Borders Act (Borders Bill) de 2022 marque un durcissement de la politique migratoire britannique. La loi restreint l’accès à l’asile pour les personnes entrées irrégulièrement sur le territoire, élargit les possibilités d’expulsion et de transfert des demandeurs.euses d’asile vers des pays tiers, tout en renforçant le contrôle aux frontières.
Architecte, artiste, écrivain et universitaire basé à Londres et à Beyrouth, Mohamad Hafeda interroge la notion de frontière en tant que construction à la fois spatiale et politique. Par ses praxis artistiques participatives – notamment le film, la cartographie et l’installation –, il élabore une approche analytique des Border Studies, afin de produire des représentations mettant en évidence les divisions frontalières qui structurent l’espace géographique, et d’articuler de ce fait une réflexion sur la temporalité des déplacé.e.s.
Après Sewing Borders (2018) et The Time While Waiting (2022), The Interpreter est le troisième volet d’une trilogie filmique consacrée précisément à la thématique de la frontière. Trois courts métrages qui donnent à voir des récits individuels de l’exil, replacés dans des cadres historiques, juridiques et idéologiques qui conditionnent les trajectoires diasporiques. Hafeda montre ainsi comment le temps et la langue dominante d’accueil fonctionnent comme une frontière en soi : l’attente administrative, l’incertitude prolongée et la répétition de différentes formes de violence engendrent des vies marquées par l’aliénation sociale, les difficultés d’accès au travail, à l’espace public, ainsi que par les obstacles linguistiques.
The Interpreter met en images l’expérience de reconversion d’Amjad Hammoda, réfugié syrien devenu interprète au Royaume-Uni, de manière à examiner les mécanismes institutionnels et symboliques du système migratoire actuel. Entre reconstitution performative, témoignage documentaire et configuration très théâtralisée, le film explore le rôle paradoxal de l’interprète. Figure supposée neutre, invisible et strictement fonctionnelle, elle est au cœur des rapports de pouvoir entre administration, langue, territoire et subjectivité.
Le dispositif scénique d’Hafeda fait apparaître, dans une perspective brechtienne mais anxiogène, les rouages structurels de domination, plutôt que de recourir au réalisme illusionniste. La petite salle administrative aseptisée, les chaises en bois et la voix off numérisée qui énonce les règles – surplombant le demandeur d’asile, l’interprète et l’agent instructeur du Home Office – en constituent les indicateurs et renforcent un agencement de déshumanisation.
Un agencement qui met en tension deux régimes de parole : celui du langage normatif du manuel de formation de l’interprète et des directives de comportement des demandeurs.euses d’asile – fondés sur les stéréotypes sociaux, la neutralité émotionnelle et la discipline professionnelle – et celui de la voix d’Amjad, marquée par le déracinement et la précarité. Hafeda révèle également comment les institutions cherchent à standardiser les conduites, les affects et les modalités d’intégration culturelle des migrant.e.s, mettant particulièrement en exergue les formes de contrôle à travers le langage. Celui-ci devient dès lors un outil ambivalent, entre aide humanitaire, logique de surveillance, régulation et normalisation héritées du colonialisme.
Enfin, Hafeda propose une réflexion sur le processus de traduction d’une langue source à une langue d’accueil comme condition existentielle de l’exil, résidant dans un espace intermédiaire, instable et conflictuel, où se jouent des enjeux d’identité, d’éthique, de pouvoir et de représentation. Le recours aux surimpressions de visages, aux voix dédoublées, aux scènes de « reenactment » de la demande d’asile, et à l’alternance de paysages anglais et méditerranéens – comme métonymie du territoire impérialiste et des mouvements migratoires hantés par les milliers de mort.e.s en mer – inscrivent The Interpreter dans un registre très conceptuel – maîtrisé, saisissant et poétique –, entre documentaire expérimental, performance et essai visuel.
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Info
The Interpreter | Film | Mohamad Hafeda | UK 2026 | 18’ | Visions du Réel Nyon 2026
First published: May 08, 2026