print-img
The Brain

The Brain

[…] Le film invite très confortablement à suivre une narration fluide, élégante, généreuse, qui ne veut pas perdre son spectateur.

[…] Il faut aller de l’avant et Jean-Stéphane Bron n’hésite pas d’user de travellings latéraux et frontaux pour signifier ce mouvement consubstantiel de la recherche, qui mobilise les corps et les cerveaux.

Online streaming at the Solothurner Filmtage 2021 

Comment donc filmer les circonvolutions du cerveau, ses rhizomes les plus élaborés, ses circulations d’énergies à peine traçables, bref, ses activités si complexes qu’elles tiennent en haleine des scientifiques dont les compétences font le lit de recherches spectaculairement peu ou invisible pour l’objectif de la caméra ? Et comment donc cerner les enjeux philosophiques, éthiques, spirituels, psychologiques de domaines de haute sophistication intellectuelle, qui engagent sur le mode spéculatif des questions vertigineuses et des réflexions non moins abyssales ?

Les questions dont le film fait état sont lourdes… dans le désordre, comment le cerveau prend-il une décision et comment reproduire en intelligence artificielle ce type de mécanisme, comment donc le cerveau calcule-t-il, quel en est le code fondamental qui en organise le principe de pensée, que sont les neurones biologiques de sorte que l’on puisse les dupliquer artificiellement, sans oublier que la mathématique est un modèle du monde et qu’il faudra bien qu’un jour une machine puisse apprendre par elle-même… ?

Il ne peut être question ici de se mêler aux savoirs des cinq et quelques personnages principaux de ces Cinq nouvelles du cerveau ni de rendre compte de leurs territoires précis d’activités. Il convient de regarder, d’écouter le film de Jean-Stéphane Bron plus d’une fois pour esquisser sans doute ses propres outils de réflexion, tout modestes puissent-ils être. Le film invite très confortablement à suivre une narration fluide, élégante, généreuse, qui ne  veut pas perdre son spectateur. Les chercheurs, quatre hommes et une femme, sont remarquablement compréhensibles, leurs dialogues, entre eux et parfois face caméra sont donnés avec grand souci d’intelligibilité ; le souci de vulgarisation au meilleur sens du terme engage Jean-Stéphane Bron à prendre de temps à autre la parole lui-même pour présenter son projet et les personnalités qui tracent le parcours du film.

La mise en scène est soigneusement agencée, la caméra posée à sa juste place avec des cadres tenus. Rien n’en déborde, tout est contenu avec un talent avéré pour la qualité de la lumière qui y est distribuée. Récit en visages et en voix, certes, mais aussi en corps en déplacement. C’est là une récurrence thématique à bonne plus-value métaphorique, les personnages circulent à motocyclette, bicyclette, font de l’aviron, prennent l’avion, des voitures, marchent beaucoup, même au ralenti – bref, ils avancent comme toute recherche le commande. Il faut aller de l’avant et Jean-Stéphane Bron n’hésite pas d’user de travellings latéraux et frontaux pour signifier ce mouvement consubstantiel de la recherche, qui mobilise les corps et les cerveaux. Le travelling arrière sur le chercheur rejoignant le bâtiment de la Computer Science d’Oxford placé à la presque fin du film relève d’une sensibilité émue à l’endroit de cette jeune et belle génération engagée dans ces domaines de pointe. Et en même temps, le cinéaste déclare, tout documentariste qu’il est, son savoir-faire en matière de fonctionnalisation du réel.

La mise en scène paraît peut-être ici et là par trop volontariste et donc démonstrative, quand, par exemple, le père et le fils dialoguent, puis le fils et sa sœur. Nous sommes chez Alexandre Pouget, neuro-scientifique, à la cuisine, dans la chambre à coucher du fils, plus tard à table à partager un repas à la lueur d’une bougie avec pour décor sonore le tonnerre d’un orage lointain. Jean-Stéphane Bron aime à être invité à la table des personnalités qu’il adoube dans son récit. Il les filme chez eux, dans leur cuisine, leurs pièces à vivre, à leur table de travail, comme au laboratoire et dans des lieux d’enseignement ! C’est alors que se noue devant nous un mode de vie matériel au demeurant fort confortable avec une vie dédiée aux sciences dures. Hommes et femmes sont approchés dans leur humanité par-delà leur érudition. C’est ainsi que Jean-Stéphane Bron incise des digressions dans le tissu tricoté serré du film, tel le micro-récit sobre et émouvant de Christof Koch, spécialiste en neurosciences à Seattle, qui fait le deuil de son chien bien-aimé mourant d’un cancer.

Dans ce contexte, le film révèle progressivement et délicatement la nature de son point de vue. D’abord, il met en œuvre avec une évidente rigueur documentaire sa tentative de proposer un état des questions et une espèce de synthèse des connaissances. Et c’est par sa voix qu’il place sa démarche au plan du secret, du mystère : il parle sur un ton bien posé, comme impressionné ; nulle assurance intempestive (propre à tant de documentaires !), mais le souci de permettre au spectateur de franchir en confiance le seuil des mondes qu’il va explorer. Et surtout, c’est à la bande musicale, étirée avec voix de femme due à Christian Garcia-Gaucher, qu’il revient d’instiller le sentiment d’une étrangeté, un effet de distance entre les faits et paroles des experts et la compréhension qu’il est possible d’en avoir : c’est dans l’intervalle, qui est véritable espace de réflexion, que prennent place la référence à la science-fiction, genre cinématographique et littéraire (+ BD) bien établi, même si aujourd’hui délaissé, mais aussi des éblouissements à l’endroit du spectacle de l’intelligence, de l’érudition, de la curiosité humaine, et de ses nostalgies et sans doute de ses chagrins.

Épilogue. Cuisine le soir. Pâtes fraîches, repas en tête à tête père et fils. Il est question de morale : comment intégrer cette interface entre l’humain et l’intelligence artificielle ? La boîte de Pandore, une fois ouverte serait problématique à contrôler ! Puis, vue d’un feu de joie sur une place publique dont les brindilles s’élèvent en rougeoyant, à la manière d’une transcendance incandescente, renvoyant en un retour abrupt vers les peintures rupestres de la grotte de Lascaux. Des mains rougies, qui sont l’adieu du film à ses spectateurs.

 

First published: January 22, 2021

The Brain – Cinq nouvelles du cerveau | Film | Jean-Stéphane Bron | CH-FR 2020 | 103’ | Solothurner Filmtage 2021

More Info

Explore more

Newsletter Subscription

Subscribe to our newsletter and stay in touch