Seul le serpent sait

Le noyau vivant de ce film, et du projet auto-thérapeutique qui se confond avec lui, n’est pas la dimension émotionnelle, mais la compréhension, et avant elle le questionnement, les hypothèses psychologiques, l’essai d’encadrement théorique d’un thème troublant comme l’inceste.

Il n’est jamais trop tard pour revenir sur les traumas par le travail psychologique d’explicitation. C’est ce que Patrick Séror fait avec son frère cinéaste, Olivier, avec et à travers un film (signé également par Martin Verdet) où la caméra joue le rôle de confesseur – mais aussi de créateur d’une scène théâtrale. Car c’est bien le théâtre qui est le principal dispositif employé, dont la construction des scènes et le jeu délibérément maladroit sont une partie organique de l’essai de mise à distance ; il est le médium de l’explicitation.

Et la scène s’ouvre sur le lieu du crime, la maison familiale dans laquelle les deux frères pénètrent en profitant de l’absence de leur mère. Mise en situation enfantine, malgré l’âge bien avancé des deux frères – ce qui révèle l’humour léger du projet, qui est porté surtout par Olivier et contrecarre le sérieux analytique de Patrick. Cette mère absente saura parler par le décor lourd et bourgeois de la maison. Le confort asphyxiant de la maison et son silence coupable feront bien d’elle l’un des protagonistes de Seul le serpent sait.

Le début du film est raide : en peu de minutes nous découvrons déjà les faits au cœur du trauma de Patrick, dans tous les détails. Il ne s’agit de rien de moins que du viol systématique et prolongé qu’il a subi dès l’âge de cinq ans par sa sœur adolescente ! Les larmes, souvent climax émotionnel longuement préparé dans la dramaturgie des documentaires, arrivent assez vite dans Seul le serpent sait, pour laisser la place à la parole, à l’évaluation. Le noyau vivant de ce film, et du projet auto-thérapeutique qui se confond avec lui, n’est pas la dimension émotionnelle, mais la compréhension, et avant elle le questionnement, les hypothèses psychologiques, l’essai d’encadrement théorique d’un thème troublant comme l’inceste. En guise de pause émotionnelle et d’expression du deuil intérieur, on entendra les accords du prélude op. 28 n. 20 de Frédéric Chopin joués et modulés par Patrick lui-même – ce prélude que d’autres musiciens ont appelé « funérailles » ou « marche funèbre ».

Ce film de parole thématise également les limites et les dangers de l’empathie, qui dans le huis clos familial peut devenir la source de débordements incestueux, qui sont souvent reliés au refoulement de l’empathie elle-même, car elle est vécue trop intensément et sans capacité de gestion. Seules la rationalité et la communication permettent de trouver une balance et une gestion de l’empathie – une position que Seul le serpent sait fait sienne aussi dans son style, où la pensée l’emporte sur les sentiments. Il s’agit d’un geste bien anticonformiste dans le cinéma d’aujourd’hui, mais qui réussit aussi grâce à la fascination des deux points théoriques mis en avant par le travail d’analyse et d’explicitation.

La première réflexion propose une compréhension de l’inceste par sa reformulation en tant que conséquence de l’impossibilité de laisser de l’espace à l’individuation. Dans cette perspective, l’inceste devient le symptôme des problèmes de la famille nucléaire et de ses rapports fusionnels. Cette réflexion ne veut pas excuser le crime de la sœur, Karine, mais introduit la nécessité d’élargir les responsabilités à la famille entière dans son fonctionnement qui exclurait tout espace aux individualités. Là, Patrick soulève une question délicate par rapport au besoin de reconnaissance de l’abus : autant cette reconnaissance est nécessaire pour la victime, autant elle ne lui suffit pas si elle n’est pas accompagnée par une assomption de culpabilité qui doit résister contre toute excusabilité par la compréhension de la complexité des responsabilités. Pour le redire de façon plus simple, même si le bourreau de l’inceste était reconnu non responsable, il devrait toujours assumer sa culpabilité face à sa victime.

Ce point subtil est essentiel pour saisir la portée de la deuxième réflexion originale du film sur l’inceste, c’est-à-dire sa considération « sociale » en tant qu’abus d’autorité dénié. Patrick analyse les différents types de déni, de la simple tabouisation jusqu’aux récits mythiques fondateurs, lesquels par leur travail de compréhension risquent de diminuer l’importance de la reconnaissance de l’inceste ou d’en soulever l’interdiction absolue. En particulier, il est question du « mariage sacré », centré sur l’évitement de l’inceste, et de la figure-témoin de Lilith – préfiguration du serpent biblique – dans les récits religieux de la Mésopotamie, que la Bible aurait eu le tort de refouler. Dans la Genèse elle-même, donc, se cacherait un fondamental déni de l’abus d’autorité, source de beaucoup de dénis que notre société vit encore aujourd’hui.

Par ces deux réflexions, Seul le serpent sait propose une pensée en forme de mise en scène en tant que thérapie d’explicitation qui documente et soigne un trauma familial. Un parcours filmique à contre-courant qui peut bien se dire un essai, loin du pamphlet journalistique et de témoignages larmoyants dont beaucoup de documentaires sont souvent victimes.

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Seul le serpent sait | Film | Olivier Séror, Martin Verdet | FR 2026 | 76’ | Marco Zucchi Award at the Semaine de la critique, Locarno Film Festival 2026

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First published: August 22, 2026