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Sergei Loznitsa | Victory Day

Sergei Loznitsa | Victory Day

[…] Pour Serguei Loznitsa, il s’agit de « créer du sens avec les moyens proprement cinématographiques », qu’il énumère brièvement. Importance du cadre et de la composition de l’image, de la durée des plans et des séquences, du montage et de la structure dramaturgique du film dans son entier.

[…] « Le monde a-t-il un sens ? Non, mais nous devons au moins essayer d’en trouver un pour nous-mêmes. Il s’agit de structurer le chaos. »

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Nous avons déjà dit ici l’importance de Donbass, que le réalisateur ukrainien Serguei Loznitsa achevait en 2018, parmi les quelques films marquants de ces derniers mois. Cette année fut fertile avec deux autres films achevés, Victory Day et Le Procès. Dans ce dernier opus, travaillant avec les archives d’un procès stalinien de 1930, le réalisateur construit (c’est-à-dire déconstruit) la mise en scène d’un tribunal dont chaque acte a fait l’objet d’une scénarisation, et dont tous les textes ont été rédigés et répétés dans le cadre de ce qui se révèle être une farce de justice. Passionnant, roboratif, contemporain.

Serguei Loznitsa naît en 1964 en Biélorussie, puis s’établit à Kiev. Après des études de sciences exactes, incluant la mécanique quantique, il décide en 1991 de suivre le cursus de formation de la fameuse école de cinéma de Moscou, le GVIK (Gerasimov Institute of Cinematography). Il dit y avoir passé cinq années lumineuses marquées il est vrai par la fin de l’ère soviétique. En souriant et en russe, il dit : « J’ai détruit l’Union soviétique pour commencer à faire du cinéma ! »

Au cours de cette rencontre, il ne montrera que deux extraits d’un seul film, Aujourd’hui nous allons construire une maison, sa première réalisation en 1996, un court métrage noir blanc de 28 minutes. Filmé d’une fenêtre, il raconte l’histoire drôle d’un chantier où les ouvriers semblent s’échiner à ne rien construire du tout. Et pourtant ! La bande-son fut entièrement composée après le tournage, documentaire oblige. Cette comédie lui fait dire qu’il « souhaiterait pouvoir à l’avenir tourner une comédie pure… »

Pour Serguei Loznitsa, il s’agit de « créer du sens avec les moyens proprement cinématographiques », qu’il énumère brièvement. Importance du cadre et de la composition de l’image, de la durée des plans et des séquences, du montage et de la structure dramaturgique du film dans son entier. Rien de nouveau, sinon que lorsqu’il décortique le début et la fin de son court métrage, il fait percevoir la finesse de son interprétation du réel et des métaphores qu’il laisse à l’entendement du spectateur. Une benne de ciment déplacée par une grue au bout de filins métalliques devient le berceau de la maison en train de grandir. Quant à la mélodie qui accompagne ces images, c’est celle d’une berceuse bien connue en URSS. Le montage intègre des oiseaux et pousse à l’allégorie. Les explications données en partage sont fort instructives et éclairantes quant à la fabrication d’un point de vue émancipé de la seule observation documentariste. « Le plus important, ce sont les débuts et fins des films, le milieu, personne ne s’en souvient… » dit-il dans un sourire. « La dernière séquence est donc très décisive, qui doit être inattendue et tout à la fois attendue en fonction du développement du film. C’est alors que s’en dégage le sens général. »

« Le monde a-t-il un sens ? Non, mais nous devons au moins essayer d’en trouver un pour nous-mêmes. Il s’agit de structurer le chaos. » Trouver du sens au chaos est une préoccupation majeure pour Serguei Loznitsa ; le cinéma doit par-delà les limites entre documentaire et fiction travailler à l’illusion de la réalité et dispenser une sensation d’authenticité. Alors que la vidéo pratiquée par tout un chacun, selfies y compris, « détruit l’image et influence le cinéma », la dramaturgie cinématographique structure des récits susceptibles de procurer cet indispensable sentiment d’authenticité. Serguei Loznitsa ajoute que la question de la distance à laquelle filmer rend possible « une renaissance des événements tragiques au cinéma ». Et de préciser également que sa conception de la dramaturgie fait l’impasse sur la figure du héros, au contraire de… Eisenstein !

À la question de savoir ce qui tracerait un fil rouge à travers son œuvre — son souci de mettre en scène et en question les mises en scène du pouvoir ? —, il acquiesce, mais le temps de la rencontre est compté, une petite heure, pour approfondir les réflexions esquissées. Elles suffisent cependant, si besoin était, pour encourager vivement à voir et revoir l’ensemble du travail de ce cinéaste majeur. Ainsi, il serait donné d’en prendre la mesure en portant donc attention aux débuts et fins de ses films, sans en oublier pour autant les milieux, qui sont autant de cœurs battants en pleine conscience de la gravité du temps présent. Et de bien comprendre comment dans Le Procès, par exemple, le mensonge parfaitement mis en scène est authentiquement, paradoxalement, palpable vingt-quatre fois par seconde.

Text: Jean Perret | Audio/Video: Ruth Baettig

First published: January 26, 2019

Victory Day | Film | Sergei Loznitsa | LTU-DE | 94’ | Black Movie Genève 2019

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Sergei Loznitsa | Masterclass | Black Movie Genève 2019 | 20/1/2019

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