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Sekuritas

Sekuritas

[…] Alors que la frontière entre visage humain et structure architecturale s’abolit, la gardienne se transfigure par la grâce du montage en incarnation charnelle de l’édifice qu’elle surveille quotidiennement. L’image accomplit ainsi le travail évoqué plus haut, qui n’est pas tant l’apanage du rêve que le propre de la nuit : redéfinir notre perception du monde.

[…] Le film compose un rythme très libre, nourri par la succession imprévisible des rencontres, le clignotement régulier des néons et les autres sons étranges qui ponctuent les longues nuits de garde. Dans cet univers clos, la réalité ne se distingue plus du fantasme. On n’y déambule pas ; on y somnambule.

Screenings in Swiss cinema theatres 

Le cinéma, royaume des ombres, est le territoire de la nuit par excellence. Qu’elle soit tendre, américaine, blanche, d’un rêveur ou de chien, il appartient au septième art d’en raconter les histoires, d’en dévoiler les visages. Tout bon récit commence au crépuscule, entre chien et loup, lorsque la lumière faiblit. La nuit fait alors tomber son voile poppéen sur le monde, lequel n’éveille notre intérêt qu’à partir du moment où il entame son lent évanouissement dans les ténèbres, tant il est vrai que seul le caché fascine. Le regard s’essaie alors à une relecture des signes que la lumière du jour, encore quelques heures auparavant, recouvrait de son évidence diurne, soudain rendus opaques par la tombée de la nuit. Il ne s’agit pas moins que de réapprendre à voir.

Dans Sekuritas, poème nocturne de la talentueuse Carmen Stadler, qui signe là son premier long-métrage, la nuit tombe chaque soir semblable à elle-même sur un complexe de bureaux que l’agente de sécurité Nora Falk a pour tâche de surveiller. La jeune femme, vêtue d’un uniforme raide qui lui donne des airs de patrouilleuse de l’espace, inspecte méticuleusement le vaste bâtiment auquel la nuit confère l’allure d’un erratique vaisseau spatial qui poursuivrait sa course solitaire à travers l’infini. Au fil de ses vigiles nocturnes, elle fait la connaissance des occupants du lieu : une jeune secrétaire lunatique à la recherche de son téléphone portable égaré, un vieux cuisinier dont les recettes n’intéressent plus personne, frère ennemi d’un chef d’entreprise qui ne parvient à se résoudre à annoncer sa faillite à ses employés, ainsi qu’un nettoyeur irakien dont le mutisme le dispute à la fougue. La trame narrative, menue, se décline autour de ces rencontres d’après minuit sur un mode qui tient aussi bien des éphémérides que de la saynète : les nuits se succèdent les unes aux autres, chacune charriant son lot de rencontres insolites. Toutes commencent de la même manière, selon le protocole auquel la gardienne, l’air sévère, soumet les visiteurs inopinés du bâtiment en leur demandant de décliner noms, prénoms, fonctions et caractéristiques physiques. Ces questions résonnent comme les ultimes vestiges d’une rationalité tombée en obsolescence à l’arrivée de la nuit, laquelle rend indiscernable non seulement la couleur de pelage des chats, mais aussi la fine frontière qui démarque le réel du rêve.

Absurdes et touchantes, ces rencontres dévoilent des univers de solitude aux accents hopperiens. L’éclairage au néon, les grandes baies vitrées, le statisme des compositions, le traitement des couleurs en aplat ainsi que l’opacité qui entoure les figures humaines semblent en effet porter les échos de l’œuvre du peintre américain, au prix d’un certain académisme. On peut regretter que la photographie d’Anina Gmür se fige parfois dans sa propre picturalité, sous l’effet d’un excès de maîtrise formelle. L’image adopte alors une rhétorique par trop transparente, montrant tout sans plus rien suggérer, là où précisément il aurait fallu oser le flou et la maladresse, autrement dit non pas lisser, mais innerver les données sensibles qui habitent la surface de l’écran. Les étranges nuits de Nora Falk auraient ainsi gagné en épaisseur. Quelques moments du film empruntent toutefois une voie plus suggestive, à l’exemple d’une série de surimpressions d’une indicible poésie, au terme de laquelle le visage de l’agente de sécurité filmé en très gros plan se superpose à une vue d’ensemble de la tuyauterie du bâtiment. Alors que la frontière entre visage humain et structure architecturale s’abolit, la gardienne se transfigure par la grâce du montage en incarnation charnelle de l’édifice qu’elle surveille quotidiennement. L’image accomplit ainsi le travail évoqué plus haut, qui n’est pas tant l’apanage du rêve que le propre de la nuit : redéfinir notre perception du monde.

Dans sa dramaturgie, Sekuritas sait pleinement tirer parti du parcours erratique de sa protagoniste. Le film compose un rythme très libre, nourri par la succession imprévisible des rencontres, le clignotement régulier des néons et les autres sons étranges qui ponctuent les longues nuits de garde. Dans cet univers clos, la réalité ne se distingue plus du fantasme. On n’y déambule pas ; on y somnambule. Les gardes de Nora Falk ressemblent à des rêves éveillés, les personnages qu’elle rencontre à des êtres tout droit sortis d’un faux conte pour enfant à l’esprit cousin du Petit Prince. Chacun porte sa vérité allégorique, éclaire à sa manière le monde absurde des adultes qui, le jour, se livrent dans leurs bureaux à de mornes activités. La nuit, en revanche, tout est possible : la réconciliation de Caïn et Abel, l’enlacement d’une femme prise pour une autre, le travestissement et ses promesses de réinvention de soi, ainsi que l’abandon à une sensualité insoupçonnée.

C’est lorsque le contrôle consubstantiel à la fonction de garde s’affaisse que l’émotion trouve prise, comme dans l’unique scène de sexe du film, dont la beauté n’égale que la maladresse. Alors qu’ils contrôlent les fusibles dans les sous-sols du bâtiment, l’agente de sécurité et le nettoyeur se laissent emporter par l’afflux d’un désir réciproque, qu’un seul échange de regards aura suffi à suggérer. La séquence qui suit figure avec une sensibilité rare le mélange d’inconfort et de passion charnelle partagé par le couple, dont les ébats prennent place sur une passerelle grillagée. Les peaux se touchent, se pressent contre la surface froide de bouches métalliques, se heurtent au quadrillage inhospitalier de la structure suspendue, tandis que les halètements et gémissements se mêlent aux réverbérations du choc des corps partiellement dévêtis contre les parois nues. Le montage, discrètement fébrile, fait varier les angles de prise de vue sur le couple, saisi tantôt de bais, tantôt à travers le grillage. Un plan sur une jambe se frottant contre une surface métallique parvient à lui seul à évoquer l’extase d’un corps. Le rythme se relâche enfin ; la caméra dévoile alors deux êtres lascivement étendus côte à côte. Carmen Stadler sait trouver les images pour dire l’intimité qui fait suite aux ébats, la tendresse qui ne cesse de lier les corps, même après l’amour.

Si les passions particulières et la solitude universelle des personnages contribuent à forger la singulière teneur émotionnelle de Sekuritas, le film est en dernier lieu placé sous le signe de la mélancolie du bâtiment qui sert de cadre au récit. Défectueux, voué à être détruit, il porte la mémoire des moindres faits et gestes des êtres qui l’ont traversé, s’y sont perdus, parfois aimés. Loin d’être une masse inerte, l’édifice sent, vit, se manifeste à coups d’extinctions de lumière, de souffles mystérieux, de bruitages aux origines inconnues. La cinéaste lui consacre un ultime hommage avant la démolition. C’est lui seul qui occupe l’écran lors des dernières images du film, une fois que les amants d’un soir s’en sont allés après s’être reconnus dans la lumière du jour. Désertés par ses derniers occupants, il ne lui reste plus que la perspective d’une disparition prochaine sous les coups des pelleteuses. Ses stores se ferment ; il en a assez vu. La nuit peut alors recommencer.

First published: July 25, 2020

Sekuritas | Film | Carmen Stadler | CH 2019 | 115’ | Solothurner Filmtage 2020

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