Seize moments de ma vie
[…] Parfois, le cinéma dit cette évidence du moment profondément rassérénant.
Text: Jean Perret
C’était un unique concert, ce 22 février 2025 aux Bouffes du Nord à Paris. Ingrid Caven était en scène pour interpréter seize chansons. Elle avait entendu l’insistance de Alberto Serra, qui appelait de ses vœux la rencontre entre l’univers de l’actrice et chanteuse et celui des musiciens d’électro expérimentale du groupe Les Molforts, complices fidèles du cinéaste catalan. La grande dame du nouveau cinéma allemand – elle travailla avec Rainer Werrner Fassbinder, Werner Schroeter, Hans-Jürgen Syberberg, Daniel Schmid, suisse, il est vrai, mais adopté en Allemagne, comme avec Raoul Ruiz, André Téchiné, Jean Eustache, Claire Denis, Adolfo Arrieta, et d’autres – fait valoir une filmographie impressionnante, sans oublier sa carrière de chanteuse.
À 87 ans, elle accepte la proposition d’Albert Serra, à savoir regagner la scène pour un spectacle qui n’aura lieu qu’une seule fois, filmé en direct sans reprises, avec cinq caméras. La mise en scène est du cinéaste dont le travail relève autant de sa mise en lumière voluptueuse de la performance. En seize chansons écrites par elle-même, sauf deux d’entre elles que signe Jean-Jacques Schuhl, son partenaire, Ingrid Caven raconte « La petite fille sous la neige et les bombes », « Allergies : je suis malade, je ne dors plus, cécité, psychanalyse », « Le piano trouvé dans les ruines », « Premiers pas au cinéma », « Quelques pas sur le lac gelé » et « Enfin Paris où elle va donner un concert ». D’inspiration autobiographiques, elle disait lors d’un débat à Locarno combien les violences du monde d’aujourd’hui se reflétaient dans ses textes.
Sa voix rauque faite d’aspérités profondes et de ruptures, d’assauts d’énergie et de silences, de respiration, confère à Ingrid Caven une présence captivante. Entièrement enlacée par la musique, les teintes chaudes du décor minimal, flanqué d’une petite porte de sortie de scène, la dame porte admirablement cette robe dessinée en son temps par Yves Saint-Laurent, toute de noir au-devant, qui ceint soyeusement son dos nu. À elle seule, elle est ombre et lumière en un personnage formidablement intégré dans la dramaturgie visuelle d’Albert Serra dans laquelle les musiciens, ces hommes de l’ombre, sont occupés à ciseler les rythmes, les accords en des crescendo ébouriffants et des largos étirés d’un spectacle d’une rare intensité.
Seize moments de ma vie est la captation d’un spectacle ? Point du tout. Il s’agit d’un geste cinématographique qui emporte en un univers poétique, rugueux, inquiet et beau comme le monde l’est, la rencontre fusionnelle d’une chanteuse, de quatre musiciens et d’un cinéaste. Seize moments de cinéma en un seul chant accompli dans les méandres de la mémoire et du temps présent. Parfois, le cinéma dit cette évidence du moment profondément rassérénant.
Info
Seize moments de ma vie | Film | Albert Serra | FR-ES 2026 | 85’ | Locarno Film Festival 2026
First published: August 22, 2026